Objectivité et informatique – L’exemple Obama-Romney 2012

Qu’est-ce que l’objectivité ? Qu’est-ce qu’une connaissance objective ? Définir l’objectif comme « ce qui n’est pas subjectif » n’est pas suffisant.

Dans le monde merveilleux de l’entreprise, j’entends souvent dire « c’est pas assez factuel ». Ce qui est une manière de dire « je ne veux pas tenir compte des éléments que tu me présentes ». Passons.

Prenons l’exemple de la dernière campagne présidentielle américaine.

Elle m’a moins intéressé que les cinq précédentes, mais je l’ai quand même suivie. Mes deux principales sources de sondages étaient :

Ces deux sites faisaient grosso modo de l’agrégation des résultats des sondages, Etat par Etat. Selon ces deux sites, Obama a fait la course en tête, de bout en bout. Il a eu un petit trou d’air début octobre après son débat raté à Denver. Mais les dix derniers jours, la tendance lui était largement favorable. Dans l’indicateur de Nate Silver, la probabilité de réélection d’Obama avait dépassé 80% fin septembre, était redescendue à 60% mi-octobre, puis avait remonté au-dessus de 80% fin octobre. Donc, il n’y avait aucun suspens quant au résultat final.

Nate Silver écrivait au soir du lundi 5 novembre :

In order for Mr. Romney to win the Electoral College, a large number of polls, across these states and others, would have to be in error.

Par parenthèse, les médias français, à quelques exceptions près, ont passé le mois d’octobre à commenter des sondages nationaux, forcément peu pertinents au regard du système du collège électoral, et mathématiquement moins fiables que des agrégations raisonnées de sondages locaux. Ils ont « entretenu le suspens ». Ils ont été ridicules, comme d’habitude, y compris et surtout des sources supposées bardées du prestige de « j’ai vécu en Amérique, moi » style Anne Sinclair dans le Huffington Post.

Cependant, le camp Romney a traversé toute cette campagne avec des données bien différentes. Par un vieil ami vivant en Angleterre et fort orienté à droite, j’ai reçu pendant cette période des échantillons de ce qui disaient les sites Web et médias spécialisés de la droite américaine. Certains avec des chiffres, des sondages, mais aussi et surtout du « gut feeling ». Tout semblait converger, Romney en tête dans les sondages nationaux, Romney bien placé dans les Etats-clefs, Romney avec le vent en poupe, le momentum, etc, etc.

Au matin du lundi 5 novembre, Peggy Noonan, ancienne speechwriter de Ronald Reagan, publiait un papier désormais légendaire dans le Wall Street Journal :

All the vibrations are right. (…) Is it possible this whole thing is playing out before our eyes and we’re not really noticing because we’re too busy looking at data on paper instead of what’s in front of us? Maybe that’s the real distortion of the polls this year: They left us discounting the world around us.

Le résultat est connu. Obama a emporté presque tous les Etats-clefs. Plus intéressant, le camp Romney, à tous les niveaux, a été complètement surpris — de mon vieux pote en Angleterre (je ne balance pas, j’évoque) jusqu’à Romney lui-même (il n’avait pas préparé de discours « en cas de défaite »), en passant par le sinistre Karl Rove, ex- ‘Bush’s brain’, qui a littéralement pété un plomb en direct sur Fox News, sur le mode « j’ai des chiffres moi aussi … vos chiffres ne peuvent pas être vrais … »

Il y a eu depuis beaucoup d’articles dans la presse américaine spécialisée, tentant de disséquer comment le camp Romney s’était littéralement auto-intoxiqué, soit avec du « gut feeling » mal placé, soit avec des systèmes informatiques foireux (Orca ?). Je ne rentre pas maintenant dans le détail, essayez cet article de The New Republic « The Internal Polls That Made Mitt Romney Think He’d Win » si vous voulez creuser.

Je pense qu’il y a des leçons intéressantes à tirer de cette histoire, mais avec précaution.

Il ne faut pas sous-estimer la puissance des outils basés sur les mathématiques, les statistiques et l’informatique. 

Avant le début de cette campagne, le 11 juillet 2011, la même Peggy Noonan avait écrit :

The secret of Mr. Obama is that he isn’t really very good at politics, and he isn’t good at politics because he doesn’t really get people. The other day a Republican political veteran forwarded me a hiring notice from the Obama 2012 campaign. It read like politics as done by Martians. The « Analytics Department » is looking for « predictive Modeling/Data Mining » specialists to join the campaign’s « multi-disciplinary team of statisticians, » which will use « predictive modeling » to anticipate the behavior of the electorate. « We will analyze millions of interactions a day, learning from terabytes of historical data, running thousands of experiments, to inform campaign strategy and critical decisions. » (…) Is that what politics is now? Or does the Obama re-election effort reflect the candidate and his flaws?

Mais il faut cependant se méfier d’outils informatiques mal conçus ou mal mis en oeuvre. Et des boucles de rétroaction. Car, pour faire court, les sondages sont autant un moyen de mesurer la réalité qu’un moyen d’influer sur la réalité. Plus précisément : un moyen de mesurer certains réalités et un moyen d’influer sur certaines (autres) parties de la réalité. La réalité n’est pas un bloc. Et il y a d’autres raisons de se méfier des outils informatiques, j’y reviendrai certainement.

Conclusion provisoire avec une phrase cinglante de Michael Crichton dans son roman « Jurassic Park » — quel dommage que le film ait complètement occulté le roman :

Increasingly, the mathematics will demand the courage to face its implications.

Bonne journée.

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