Google est un prisme déformant

Google me fascine.

Google, et le monde qu’il façonne, me fascinent, à plusieurs titres. Je ne sais pas quel aspect commencer. C’est une régie publicitaire. C’est une multinationale répugnante, experte en évasion fiscale et autres saletés. C’est une infrastructure informatique extra-ordinaire. J’y reviendrai.

Google est un prisme culturel.

Le premier réflexe de millions de gens, face à un mot qu’ils ne connaissent pas, c’est de lancer une recherche sur Google. Ce que Google dit fait foi. Faute de mieux. Parce que, comme dirait Florence Foresti, « c’est pratique ».

Un slogan qui résume assez bien notre époque : Je google, donc je sais. Je note cependant que la grande majorité des gens ne veulent tout simplement pas savoir, pas écouter, pas lire, juste rester dans son coin et dans sa bulle. Oui, j’ai des adolescents à la maison.

Mais ceux qui veulent savoir se tournent vers Google. « C’est pratique ». « C’est objectif ».

Dans les années 1990s, la chaîne TF1 dominait outrageusement le « Paysage Audiovisuel Français ». Etienne Mougeotte, numéro 2 de TF1, avait déclaré en 1995 :

Le marché ne retient et ne recycle que les vérités vendables (…) Ce qui n’est pas montré sur TF1 n’existe pas.

Je note en passant que TF1, cette année-là, avait échoué à faire élire Edouard Balladur à la présidence de la République.

Que pourrait dire maintenant Google ? Ce qui n’est pas référencé par Google n’existe pas. Ou encore : Ce qui est mal référencé par Google n’existe pas. Ou : ce qui est carrément dissimulé par Google n’existe pas.

Google était initialement, en 1996-98, un projet de recherche à Stanford. Dans un des papiers académiques qu’ils en ont tiré, Larry Page et Sergey Brin écrivirent, en 1998 :

The goals of the advertising business model do not always correspond to providing quality search to users. (…) Since it is very difficult even for experts to evaluate search engines, search engine bias is particularly insidious. (…) less blatant bias are likely to be tolerated by the market. For example, a search engine could add a small factor to search results from « friendly » companies, and subtract a factor from results from competitors. This type of bias is very difficult to detect but could still have a significant effect on the market.

Point commun entre les deux citations : la référence au marché. La grande idéologie dominante post-idéologique. 1995. 1998.

Les distorsions (bias) reprochées à Google aujourd’hui en 2012 sont nombreuses. Des distorsions délibérées, de l’intérieur. Un article récent du Spiegel développe plusieurs exemples fort intéressants. En fait, la littérature sur le sujet commence à être assez fournie. Car il y a des gros enjeux commerciaux ou politiques derrière. Par parenthèse, je ne vois pas ce qui empêchera Google de faire ce qu’il veut — ou plutôt, de faire ce que veulent ses maîtres.

On peut aussi faire avaler un peu n’importe quoi à Google. Des distorsions délibérées, de l’extérieur. L’expérience a été tentée, je ne vois pas pourquoi elle ne pourrait pas être reproduite. Je pense même que, plus discrètement et pour des desseins moins avouables, c’est fait régulièrement. J’irai même jusqu’à supposer que des gens sont payés pour faire ce genre de choses. Cela s’appelle du marketing, du buzz, de la communication.

Mais ce qui m’effraie le plus, c’est le vide. Et l’erreur. Involontaires.

Les algorithmes de Google se basent sur ce qu’ils trouvent. Ils peuvent trouver des choses fausses, les indexer et les ressortir. Elles paraîtront peut-être vraies, peut-être encore plus vraies parce que renvoyées par le tout-puissant Google (et puis c’est pratique), elles n’en sont pas moins fausses.

Et si les algorithmes de Google ne trouvent rien … eh bien, cela veut dire que la chose n’existe pas. S’ils ne trouvent presque rien, la chose n’existe presque pas.

Un exemple qui vaut ce qu’il vaut. Une recherche sur « Jules Romains » « Les Hommes de Bonne Volonté » — oeuvre importante de la littérature française de la première moitié du XXème siècle –, ne donne pas grand’chose : 199 000 résultats (à moi cette fois-ci – essayez voir combien il vous dira à vous à votre instant). Sur la première page, à part Wikipédia, rien de bien probant. A titre de comparaison, une recherche sur « Stephenie Meyer Twilight » — oeuvre que je m’abstiendrai de qualifier –, donne 33 millions de résultats (cette fois-ci).

Je termine en insistant sur un point (et en me promettant d’y revenir) : Google ne produit pas. Google ne produit rien. Google ne produit pas de contenu, ni trivial (une émission de télévision), ni noble (une page d’encyclopédie), il exploite ce qui a déjà été produit. Google ne produit pas de lumière, il la transforme. Et il n’apporte rien contre l’obscurité. Il n’éclaire pas. Il focalise la lumière s’il y a déjà de la lumière.

Google est un prisme très déformant.

Bonne nuit.

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