Sur la catastrophe de 1914 et quelques autres

Chaque année porte son lot d’anniversaires historiques.

Ce mois-ci, janvier 2013, il y aura à la fois les 80 ans de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et les 70 ans de sa défaîte à Stalingrad.

L’an prochain, en 2014, ce sera le centenaire de la catastrophe de 1914. Je ne pense pas que le mot « catastrophe » soit trop fort pour parler de l’embrasement de l’Europe en 1914.

Le centenaire de la catastrophe de 1914 sera-t-il convenablement « célébré » ?

La catastrophe de 1914 m’obsède depuis bien longtemps, notamment parce que j’ai lu, étant jeune, le cycle des « Hommes de Bonne Volonté » de Jules Romains, qui est tout entier articulé autour de cette catastrophe — plus précisément, autour de Verdun 1916. « Les Hommes de Bonne Volonté » couvrent un quart de siècle, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933, en 27 volumes.

Est-ce qu’on arrive clairement à se représenter cette catastrophe ?

J’ai parfois l’impression que les représentations de la première guerre mondiale sont occultées par celle de la deuxième guerre mondiale, pour d’excellentes raisons d’ailleurs. Mais pour moi les deux guerres sont essentiellement indissociables, la conclusion de la première n’est que le prélude à la deuxième, et il n’y a, comme l’a écrit un historien, qu’une seule longue guerre civile européenne d’une trentaine d’années. La catastrophe de 1914 porte Verdun autant que Stalingrad, pour faire court.

Le naufrage du Titanic, en avril 1912, soit quinze mois avant le début de la catastrophe de 1914, est une métaphore fascinante.

J’ai revu il y a quelques jours, à la télévision, le film de James Cameron. Ce film est extraordinaire — surtout maintenant que je ne déteste plus Léonard di Caprio. Ce film, plus que tout autre, aide à se représenter cette catastrophe-là.

Il me semble que dès 1998, James Cameron avait exprimé tout ce que le Titanic représente pour lui métaphoriquement, l’accident fatal à une civilisation trop sûr d’elle, trop énivrée de ses technologies et des lumières supposées, bref transportée par l’hubris. Je n’ai pas retrouvé ce texte que je crois être de 1998, mais voici ce que James Cameron disait l’an dernier, en 2012 :

Part of the Titanic parable is of arrogance, of hubris, of the sense that we’re too big to fail. Well, where have we heard that one before?
There was this big machine, this human system, that was pushing forward with so much momentum that it couldn’t turn, it couldn’t stop in time to avert a disaster. And that’s what we have right now.
Within that human system on board that ship, if you want to make it a microcosm of the world, you have different classes, you’ve got first class, second class, third class. In our world right now you’ve got developed nations, undeveloped nations.
You’ve got the starving millions who are going to be the ones most affected by the next iceberg that we hit, which is going to be climate change. We can see that iceberg ahead of us right now, but we can’t turn.
We can’t turn because of the momentum of the system, the political momentum, the business momentum. There too many people making money out of the system, the way the system works right now and those people frankly have their hands on the levers of power and aren’t ready to let them go.
Until they do we will not be able to turn to miss that iceberg and we’re going to hit it, and when we hit it, the rich are still going to be able to get their access to food, to arable land, to water and so on. It’s going to be poor, it’s going to be the steerage that are going to be impacted. It’s the same with Titanic.
I think that’s why this story will always fascinate people. Because it’s a perfect little encapsulation of the world, and all social spectra, but until our lives are really put at risk, the moment of truth, we don’t know what we would do. And that’s my final word.

Pour James Cameron, comme pour beaucoup d’autres de nos contemporains, la crise imminente évidente est la crise climatique. Pour être clair, moi aussi je pense que la crise climatique est imminente.

Mais n’y a-t-il pas d’autres catastrophes imminentes ? Des catastrophes d’un type plus « classique » — moins « science-fiction », si j’ose dire — par-rapport aux catastrophes antérieures de l’histoire humaine ?

Dans son dernier discours au Parlement Européen, le 17 janvier 1995, François Mitterrand (né en 1916, prisonnier de guerre en 1940) disait :

(…) il faut vaincre notre Histoire et (…) si on ne la vainc pas, il faut savoir qu’une règle s’imposera, mesdames et messieurs : le nationalisme, c’est la guerre. La guerre ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir.

Hélas toute l’histoire de ces dernières décennies n’est pas, n’est plus celle de dirigeants ou d’élites qui tentent de surmonter des fatalités, de vaincre l’Histoire, de contenir les mouvements profonds. Bien au contraire, elle est celle de dirigeants qui surfent sur les peurs, qui s’appuient sur les mouvements profonds, qui se laissent déchaîner. En un mot : des gens décomplexés. Lâchez-vous. Servez-vous. Enrichissez-vous.

Les riches, les puissants, les élites, les « décomplexés », ont cessé d’avoir peur de l’Histoire. A vrai dire, je me demande si certains la connaissent juste un peu.

Comparons par exemple, entre George H. W. Bush (vétéran de la guerre du Pacifique, ex-ambassadeur, ex-directeur de la CIA, etc) refusant d’envahir l’Irak en mars 1991 après avoir récupéré le Koweit, et son fils George W. Bush (déserteur de la guerre du Vietnam, MBA, tocard) se précipitant en Irak en mars 2003, décomplexé, ivre d’hubris et d’hydrocarbures.

Une des choses que j’ai retenues des « Hommes de Bonne Volonté » est que beaucoup de gens en 1914 n’avaient pas peur de la guerre. Bien au contraire, certains la souhaitaient. Pire encore, certains la souhaitaient par calcul — par exemple une partie de la grande bourgeoisie, pour sauvegarder l’ordre social, pour mater le peuple, comme en 1871. Bien persuadés d’en sortir indemnes et grandis. Décomplexés. Il y avait d’autres calculs. Il y en a des pages et des pages. La catastrophe de 1914 ne fut pas qu’un regrettable accident suite à un fait-divers mal maîtrisé à Sarajevo. J’y reviendrai.

Bonne soirée.

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2 commentaires pour Sur la catastrophe de 1914 et quelques autres

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  2. laurent dit :

    J’ai découvert votre blog il y a peu, par la grâce de Google auquel j’avais sans doute fourni les bons mots-clés. Je viens de réagir à votre billet ‘la torpeur’. Papillonnant sur vos billets plus anciens, je me dis que j’ai trouvé un ami inconnu.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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