De la paix et des termites

Comment osons-nous nous plaindre ?

Certes, l’époque ne semble pas franchement gaie. Les journaux sont remplis de messages anxiogènes, crise économique, crise financière, endettement, chômage, pollution, crise climatique, etc. Diverses catastrophes, réelles ou supposées, semblent nous guetter. Nous nous plaignons tout le temps … mais comment osons-nous ?

Quand je dis « nous », ça veut dire nous, Français, habitants de la France. Je sais, ça manque d’ambition, ça fait beauf, mais c’est là que ce que je suis, c’est là que je vis. On pourrait peut-être élargir à l’Europe occidentale, ou à d’autres périmètres, mais gardons cela pour une autre fois.

Nous vivons dans un pays en paix avec tous ses voisins. Si on veut nuancer, on peut citer au moins trois dates — le 8 mai 1945 (armistice de la IIème Guerre Mondiale), le 12 septembre 1990 (traité de Moscou « 4+2  » , qui est « techniquement » la vraie fin de la IIème Guerre Mondiale) et le 18 mars 1962 (cessez-le-feu en Algérie, arrêt du dernier grand engagement militaire de la France). Nous sommes en paix.

Le caractère exceptionnel de cet état de paix est, à mon avis, trop facilement sous-estimé.

J’ai trouvé il y a quelques années une très belle expression de ce caractère exceptionnel sur le blog de l’économiste américain Brad DeLong — je mets juste à jour les chiffres : 67 ans et 7 mois.

Let us give thanks that the most brutal and blood-soaked border in the world is quiet–a border inhabited on both sides by those bloodthirsty peoples who have been numbers one and two in terms of the most effective killers of foreigners for centuries.

Who am I talking about? The Germans and the French, of course.

It is now 67 years and 7 months since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

La plus longue période de paix sur le Rhin en 22 siècles, si je compte bien.

L’Europe plus généralement est dans un état de paix qui n’a pas de précédent. Je pense par exemple à la Pologne, que plus personne ne songe à annexer, qui a des frontières stables que presque plus personne ne conteste — est-ce jamais arrivé ?

Nous vivons dans un pays, un continent, un monde relativement en paix.

L’état d’avancement des sciences et techniques promet des espérances de vie sans équivalent dans le passé de l’humanité. On a guéri des dizaines de maladies jadis mortelles. On peut faire le tour du monde en avion. On a toute la connaissance du monde à portée de main avec son smartphone. On a la télé en HD 3D 300 chaînes machin truc. Comment osons-nous nous plaindre ?

Je pourrais continuer ce tableau. Il n’est pas faux.

Mais il n’est pas complet.

Tout cela me semble fragile. Terriblement fragile. Vulnérable.

Je crois que nous craignons tous une grande régression.

Des régressions importantes ont déjà commencé depuis plusieurs décennies. Je m’en tiendrai à deux exemples, sur lesquels on reviendra forcément : l’explosion des inégalités minant le contrat social (point d’inflexion dans les années 1980s, me semble-t-il), l’incapacité à prévenir une crise climatique (point d’inflexion en 2000), etc.

Ces régressions sont, en quelque sorte, des régressions silencieuses. Non spectaculaires — ce qui est critique à l’ère de la société du spectacle. Elles ne font pas de grandes explosions multicolores comme dans les films — ou du moins, pas encore. Mais elles sont ressenties, petit à petit, individu par individu, sur un temps assez long.

Le premier ouvrage d’Emmanuel Todd, « La Chute Finale » , annonçait dès 1976 l’effondrement de l’Union Soviétique. Je n’ai pas lu ce livre, mais pour ce que j’en sais, Todd y naviguait à travers des montagnes de données officielles peu fiables, plus ou moins manipulées par le régime, pour débusquer des tendances lourdes, et notamment celle-ci : dans l’Union Soviétique des années 1970s, la mortalité infantile était en hausse, fait sans précédent dans l’histoire des pays industrialisés. C’était une régression silencieuse, pas du tout spectaculaire, pas isolée non plus.

Une maison rongée par des termites s’effondre spectaculairement, mais son effondrement est préparé par des années de travail non-spectaculaire des termites.

Certains personnages de Jules Romains, inquiets des périls guettant de l’Europe de 1910, discutaient de la « théorie du 17 Brumaire », par référence au coup d’Etat de Napoléon le 18 Brumaire an VIII : jusqu’au 17 Brumaire, l’inévitable pouvait encore être évité, il eut suffit, par exemple, qu’un illuminé assassine le général Bonaparte. Ironiquement, le 31 juillet 1914, c’est le dernier homme qui aurait peut-être pu éviter la catastrophe qui fut assassiné — Jean Jaurès.

Il parait que l’espérance de vie dans certains pays occidentaux a cessé de croître lors de la première décennie du XXIème siècle, et pourrait commencer à décroître lors de cette deuxième décennie. Il faudrait vérifier. Il faudrait vérifier aussi la mortalité infantile. Nous y reviendrons.

Bonne nuit.

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