Notre dette envers Stalingrad

Le 2 février 1943, la reddition du Generalfeldmarshall Friedrich Paulus mettait fin à la Bataille de Stalingrad.

Dans le monde contemporain, la vision dominante de la Deuxième Guerre Mondiale minimise le rôle de l’Union Soviétique et maximise le rôle des Etats-Unis d’Amérique. Parce que les Etats-Unis ont gagné la Guerre Froide ; parce qu’ils existent encore ; parce que Hollywood et associés fournissent la planète en mythes et images, et puis, pour tout dire, parce que les Etats-Unis c’est quand même vachement plus cool que l’Union Soviétique, man!

Ma vision de la Deuxième Guerre Mondiale, au fil des années, a suivi le chemin inverse : plus j’en apprends sur la Deuxième Guerre Mondiale, plus je réalise l’importance du « front de l’Est » par-rapport à tous les autres théâtres d’opérations.

On peut commencer par les chiffres. 50 millions de personnes ont été tuées pendant la Deuxième Guerre Mondiale, dont 20 millions de Soviétiques. 26 millions de personnes ont été tuées sur le « front de l’Est ». Ces chiffres sont connus, mais les comprend-t-on bien ?

Jonathan Littell, dès les premières pages des « Bienveillantes », insiste :

Maintenant les mathématiques. Le conflit avec l’URSS a duré du 22 juin 1941 à trois heures du matin jusqu’à, officiellement, le 8 mai 1945 à 23h01, ce qui fait trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute, soit en arrondissant 46,5 mois, 202,42 semaines, 1 417 jours, 34 004 heures, ou 2 040 241 minutes (en comptant la minute supplémentaire). (…) Soit pour le global dans mon champ d’activité des moyennes de 572 043 morts par mois, 131 410 morts par semaine, 18 772 morts par jour, 782 morts par heure, et 13,04 morts par minute, toutes les minutes de toutes les heures de tous les jours de toutes les semaines de tous les mois de chaque année de la période donnée soit pour mémoire trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute. Que ceux qui se sont moqués de cette minute supplémentaire effectivement un peu pédantesque considèrent que cela fait quand même 13,04 morts en plus, en moyenne, et qu’ils s’imaginent treize personnes de leur entourage tuées en une minute, s’ils en sont capables.

La bataille la plus importante de la Seconde Guerre Mondiale, ce n’est pas, par exemple, le débarquement en Normandie. D’un point de vue stratégique, celui-ci n’a accéléré la chute du IIIème Reich que de quelques mois, il a assuré la division de l’Europe en deux et l’équilibre initial de la Guerre Froide, il a permis à la France et à l’Europe carolingienne de devenir protectorat américain … mais il n’a pas été le coup décisif contre le IIIème Reich.

La bataille la plus importante de la Seconde Guerre Mondiale, c’est la bataille de Stalingrad.

Si l’Allemagne avait gagné à Stalingrad, le principal axe de communication Nord-Sud de la partie européenne de l’URSS aurait été coupé. Le pétrole du Caucase serait passé sous contrôle allemand. La suite de la guerre aurait été beaucoup plus incertaine, et certainement beaucoup plus longue et meurtrière. Je n’irai pas plus loin ce soir dans l’uchronie, faute de temps.

Project Syndicate a publié à l’automne dernier un très beau texte de l’économiste américain Brad DeLong « Our Debt to Stalingrad » (disponible également en traduction française). Il faut vraiment lire ce texte, il dit tout ça mieux que je le dirai jamais, je n’en citerai ici que deux paragraphes.

Together, these 1.2 million Red Army soldiers, the workers who armed them, and the peasants who fed them turned the Battle of Stalingrad into the fight that, of any battle in human history, has made the greatest positive difference for humanity. (…)

We are the heirs to their accomplishments. We are their debtors. And we cannot repay what we owe to them. We can only remember it.

Lisez ce texte.

Et demandez-vous, comme moi : Est-ce qu’il y aura cette semaine quelque digne commémoration de la fin de la Bataille de Stalingrad dans les médias français, par exemple ? J’espère. J’en doute.

Le monde actuel est de plus en plus incapable de percevoir des nuances. Il ne sait raisonner que de manière binaire, tout blanc ou tout noir. Donc l’Union Soviétique n’est plus, dans l’esprit collectif, que l’ « Empire du Mal », réduite aux nombreux crimes de certains de ses dirigeants. Le communisme, c’est forcément tout mal. L’Union Soviétique, les sales cocos, les putains de rouges, c’est forcément tout mal. Voilà l’idée reçue dominante.

Comment rappeler dans ce monde que, si l’Union Soviétique n’avait pas résisté, si Stalingrad n’avait pas tenu, Hitler aurait peut-être réalisé son Reich de Mille Ans ? La chanson de Michel Sardou pourrait être détournée ainsi :

Si les cocos n’étaient pas là
Vous seriez tous en Germanie
A parler de je ne sais quoi
En saluant je ne sais qui

Bonne nuit.

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