Malédictions contemporaines

Il faut écouter parler nos contemporains. Il faut écouter penser nos contemporains. Il faut décrypter, corréler, affiner les pensées de notre époque. Il faut écouter notre époque.

Alors on discerne des phrases, des bouts de phrases, des impératifs, des mots, des refrains, qui reviennent tout le temps. Des incantations.

Elles ne sont pas forcément dites explicitement, certaines ne sont même presque jamais mises à nu, mais elles sont conjuguées à tous les temps, accommodées à toutes les sauces, habillées à toutes les modes. Elles n’ont pas besoin d’être énoncées à très haute voix, au contraire, elles sont des murmures qui s’infiltrent dans tous les interstices des cerveaux.

Elles font la musique d’ambiance, le bruit de fond, le discours dominant. Elles donnent le ton. Elles animent les comportements, justifient les soumissions, nourrissent les peurs.

Incantations contemporaines.

Malédictions contemporaines.

En voici quelques-unes.

Si je ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera à ma place.

Si tu ne le fais pas, quelqu’un d’autre le fera à ta place.

Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à aller voir ailleurs.

Si quelqu’un gagne plus que toi, c’est qu’il vaut plus que toi.

Si quelqu’un gagne moins que toi, c’est qu’il vaut moins que toi.

Tout est mesurable. Et la mesure des individus, c’est l’argent.

La seule réussite, c’est d’avoir amassé de l’argent. Le plus possible. Le plus vite possible. N’importe comment.

Les gagnants ne doivent rien aux autres et tout à eux-mêmes.

Les perdants sont seuls responsables de leurs échecs.

Le monde se divise en deux camps : vainqueurs et vaincus. Winners et losers. Maîtres et esclaves. Il n’y a pas de milieu, de nuance, de moyenne, d’intermédiaire.

Détail sémantique : « loser » en américain, ça veut beaucoup plus dire « minable » que « perdant », m’avait expliqué une Américaine chère.

Autre détail sémantique : les mots « diable », « diabolique », viendraient étymologiquement du grec « dia-ballein », voulant dire « couper en deux ». Serait donc diabolique ce qui divise en deux, ce qui monte les gens les uns contre les autres. Le diable divise pour régner. C’est dire s’il est tranquille dans le monde contemporain.

Malheur aux vaincus ! Gloire aux vainqueurs !

Si vous critiquez les maîtres, ce n’est que par jalousie et aigreur, parce que vous n’êtes que des minables. Si vous n’étiez pas des minables, vous seriez des maîtres.

Nous ne sommes pas dans un monde idéal, alors accommodez-vous de l’injustice, de la méchanceté, de l’inefficacité, du mensonge.

Nous ne sommes pas dans un monde idéal, alors faites pas chier avec vos suggestions, vos idées, vos recommandations.

Nous ne sommes pas dans un monde idéal, alors taisez-vous.

C’est surement pire ailleurs, alors taisez-vous.

Si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à aller voir ailleurs.

Si vous n’êtes pas contents, sachez bien que personne n’est irremplaçable. Du jour au lendemain. Personne. Personne.

Mange tes pâtes, il y a des millions d’enfants qui crèvent de faim — note : pour un enfant des années 1980s, préciser « vietnamiens, cambodgiens ou éthiopiens ». Pour d’autres décennies, consulter la presse de l’époque.

Ferme ta gueule, il y a des millions d’esclaves qui sont prêts à prendre ton job — note : selon la décennie et le secteur d’activité, préciser « indiens, chinois, roumains, marocains, italiens, espagnols, etc ».

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Malédictions contemporaines

  1. Lisande dit :

    individualisme, méritocratie devenue pourriture…

    « Mange tes pâtes, il y a des millions d’enfants qui crèvent de faim — note : pour un enfant des années 1980s, préciser « vietnamiens, cambodgiens ou éthiopiens ». Pour d’autres décennies, consulter la presse de l’époque. »

    Évidemment, il y a cette façon de stigmatiser l’étranger pour se rassurer sur sa propre identité.

    Mais j’ai encore une haine personnelle pour celle-là: cette fausse tentative de culpabiliser et inculquer la modestie, le retrait de soi, pour obtenir à terme l’altruisme et la générosité: ça n’a fait qu’attiser ce qu’on voulait éviter chez moi et chez beaucoup d’autres.

    Cette façon d’inculquer les choses par une méthode négative… De quoi dégouter tout élan de générosité quand le porte-monnaie le permet.

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