On tourne en rond dans notre personnage Facebook

On tourne en rond. Le monde contemporain tourne en rond. J’ai déjà développé cette conviction de fond, j’y reviens ce soir, et j’y reviendrai encore.

Les « réseaux sociaux » façon Facebook sont un aspect du problème. Parce qu’ils nous figent.

L’originalité de Facebook par-rapport à la plupart des machins antérieurs permettant de se forger un profil informatique, c’est que Facebook prétend que vous allez forcément y mettre votre identité réelle. Vous retrouverez sur Facebook vos amis du monde réel, vous mettrez vos photos et vos hobbies réels, votre profil représentera votre personnalité réelle. Contrairement à ses concurrents initiaux, Facebook promettait de retrouver ses amis, pas de trouver de nouveaux amis.

A l’inscription, Facebook ne vous propose pas de vous créer un « pseudonyme », un « avatar » ou un « login », Facebook veut votre vrai nom. Et ne trichez pas, et faites attention à l’orthographe : si un robot (ou algorithme) de Facebook détecte que vous n’êtes peut-être pas vous même, il suspend votre compte et vous demande vos papiers.

Ensuite Facebook veut vos vraies photos, vos vrais amis, vos vrais hobbies, votre vraie vie. Donc vous ne devez avoir qu’un seul profil, unique. Mark Zuckerberg lui-même l’a dit et répété de manière cinglante, je l’ai déjà cité, il n’imagine pas qu’il puisse y avoir de bonne raison d’avoir plusieurs profils, ou des profils anonymes :

Having two identities for yourself is an example of a lack of integrity.

Le but c’est que vous devez être votre profil Facebook. Après tout, c’est le produit que la firme vend à ses clients et valorise auprès de ses actionnaires. Vous êtes le produit. Il doit valoir le prix prévu dans le business plan.

Vous devez être les photos que vous avez publiées, les photos où vous avez été identifié, les lieux où vous avez été géolocalisé, les likes, les pokes, et toutes ces conneries. Vos commentaires sur Facebook. Tout ce que vous faites sur Internet en dehors de Facebook mais dont Facebook a connaissance via divers cookies et autres pixel trackers. Vous devez être tout ça. Vous devez être homothétique à cet agrégat de méga-octets, que vous ne ne maîtrisez pas, et qui est livré en pâture aux clients de la firme.

Bref, vous devez être le personnage que vous vous êtes créé sur Facebook.

Et vous n’en sortirez pas.

En effet, dans le monde réel comme dans le monde virtuel, un personnage ça évolue très difficilement. En règle générale, un personnage ne vieillit pas, ses caractéristiques ne changent pas, son caractère ne bouge pas. Prenez Tintin — timidement juste, vers la fin, il s’est mis à porter des jeans plutôt que des culottes de golf, sacrilège. Prenez James Bond — toujours les mêmes cocktails et les mêmes méthodes de brute. Prenez Blake & Mortimer — de crainte de les abîmer, on les ramène perpétuellement à leur micro âge d’or entre 1950 et 1960.

Souvent même un personnage n’évolue que pour devenir une caricature de lui-même. Les qualités sont de plus en plus soulignées, les défauts de plus en plus flagrants, les répliques de plus en plus convenues. Pas de place pour des nouveautés, des surprises, des revirements, des examens de conscience.

Dans la vie réelle ordinaire, vous êtes modérément, à certains moments, divers personnages, et ils évoluent aussi assez peu — vos collègues de travail se sont habitués à ce qu’ils connaissent de vous, votre famille s’est habituée à ce qu’elle connait de vous, etc. Mais la vie réelle permet des subtilités et des ombres que ne permet pas la vie numérique. Elle permet aussi des changements structurels : changement d’emploi, naissances, déménagements, mariage, etc.

Avec Facebook, vous ne déménagerez jamais. Vous habiterez toujours au même profil.

Dans la vie numérique selon Facebook, vous n’êtes que un seul et unique personnage, et vous n’en changerez pas. Facebook ne permet que d’amplifier des caractéristiques initiales, devenues existantes, héritages, constantes — en anglais « legacy ». Vous avez des beaux enfants ? Vous pouvez rajouter toujours plus de belles photos, encore et toujours, empilez, entassez, confirmez, re-confirmez. Vous aimez le football ? Vous allez pouvoir l’étaler, encore et toujours. Tout ce qu’il faut, c’est que ça soit cohérent avec ce qui a déjà été étalé. C’est le remplissage d’une vitrine commerciale. Il faut que ce soit cohérent avec la marque.

Si quelque chose semble dévier, cela semblera suspect, cela nuira à la marque. Si vous cessez d’alimenter périodiquement le truc, cela semblera suspect, cela dévalorisera la vitrine. Vous ne le réalisez pas tout de suite, mais votre profil Facebook vous piège. Vous en être prisonnier. Il vous ligote à une certaine image d’une certaine période, et vous rend difficile de vous en éloigner. Vous êtes attaché à ce que vous avez dit que vous étiez, et vous n’irez guère plus loin.

Par contraste, Twitter semble plus libre, plus vivant, plus agile. Vous pouvez avoir autant de comptes Twitter que vous le voulez, un compte Twitter peut n’avoir aucun lien avec une identité réelle (un poireau, par exemple), bref la séparation est facile à faire entre vous et le personnage ou les personnages. Ce qui vous permet d’évoluer de manière autonome par-rapport à vos personnages.

Là où Facebook vous rend prisonnier de vous-même, Twitter vous permet, à condition de prendre quelques précautions, de sortir de vous-même.

Twitter m’apporte quotidiennement des quantités de réflexions inattendues, des perspectives auxquelles je n’aurais pas pensé, des pistes de lecture improbables. Twitter me fait croiser des gens que je n’aurais jamais croisé ailleurs. Facebook ne m’apporte rien de tel. Avec Facebook je tourne en rond.

William Gibson a expliqué un peu cela en septembre 2012 :

I was never interested in Facebook or Myspace because the environment seemed too top-down mediated. They feel like malls to me. But Twitter actually feels like the street. You can bump into anybody on Twitter. (…) With Twitter you’re just there; everybody else is just there. And its appeal to me is the lack of structure and the lack of — there’s this kind of democratization that I think is absent with more structured forms of social media.

Dans le monde selon Facebook, vous avez rejoint vos amis du monde réel, et vous restez avec eux. Et vous n’irez pas au-delà. Vous voyez ce que vos amis partagent, et ce que vous partagez sera visible par vos amis. Et vous ne verrez rien d’autre — sauf bien entendu le contenu publicitaire payé par les clients de la firme.

Il n’est pas possible d’utiliser Facebook comme Twitter, les robots de Zuckerberg veillent, la police de « l’intégrité » veille, pas d’anonymat, pas de distance. Soyez vous-même, et rien d’autre ! Et il est très possible d’utiliser Twitter comme Facebook, dans la logique de construire la vitrine commerciale de soi-même, et se retrouver piégé dans sa propre vitrine, condamné à tourner en rond dans sa vitrine. C’est pour cela qu’au final je pense que l’usage raisonné de Twitter restera limité. La logique de Facebook prévaudra.

Tous ces outils de narcissisme assisté par ordinateur appelés « réseaux sociaux » enferment leurs produits — pardon, leurs utilisateurs — en eux-mêmes, dans leur propre personnage.

Et ces « réseaux sociaux » contribuent ainsi, eux aussi, à ce que l’humanité actuelle tourne en rond, chacun s’enchaînant chaque jour un peu plus à son propre personnage et mesurant chaque jour un peu plus la difficulté qu’il aurait à sortir de son personnage.

Bonne soirée.

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Un commentaire pour On tourne en rond dans notre personnage Facebook

  1. Audrey dit :

    Analyse très inspirante ! 😉

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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