L’homme le plus dangereux d’Europe

J’ai eu la chance de vivre quelques années en Allemagne, à la fin du siècle dernier. J’ai apprécié ce pays et ses habitants. J’ai admiré l’Allemagne. C’était l’Allemagne pacifique et généreuse — pour faire court — de Joschka Fischer.

Je n’en suis que plus désolé de voir la voie prise par ce pays, ses habitants, sous la direction depuis 2005 d’Angela Merkel.

Angela Merkel me terrifie.

Commençons par sa dimension de pompier pyromane. Merkel se targue de conduire l’Europe vers la résolution de sa grande crise financière, et vers des lendemains qui chantent, mais ma lecture des évènements de ces dernières années est inverse : c’est elle qui a précipité l’Europe, non seulement dans la crise financière, mais dans la crise économique, la récession et la dislocation. Son action est devenue significativement négative après les élections de 2009, qui l’ont libérée de sa grande coalition avec le SPD. Elle n’a pas été seule, mais à part peut-être Jean-Claude Trichet en tant que président de la BCE, personne n’a autant fait pour pousser l’Europe dans le piège de l’austérité. Elle aurait pu empêcher le basculement de la Grèce dans le chaos au printemps 2010 ; elle a choisi de faire égorger ce pays.

Et pourtant Merkel n’en finit plus de prétendre agir pour l’Europe, allant jusqu’à affirmer le 26 octobre 2011 au Bundestag :

Was gut ist für Europa, das ist auch gut für Deutschland.

Ce qui est bon pour l’Europe, est aussi bon pour l’Allemagne.

Mais toute son action est orientée pour les intérêts exclusifs de l’Allemagne, plus précisément de l’oligarchie allemande et des banquiers allemands. Car l’Allemagne est un pays où les inégalités se creusent à un rythme accéléré, où la classe moyenne explose littéralement, où la pauvreté frappe cruellement.

Merkel fait des discours sur l’Europe, mais elle écrase de son mépris les pays du Sud — au sens le plus large –, elle abhorre leurs déficits, elle stigmatise leur supposée mauvaise gestion. Mais, comme l’a simplement rappelé son lointain prédécesseur Helmut Schmidt le 4 décembre 2011 au congrès du SPD :

Denn alle unsere Überschüsse sind in Wirklichkeit die Defizite der anderen.

En vérité, nos excédents sont leurs déficits.

Les importations de l’Europe du Sud tirent les exportations de l’Europe du Nord. La fuite des capitaux assèche l’Europe du Sud et noie l’Europe du Nord. L’économie s’effondre en Europe du Sud et est en surchauffe en Europe du Nord. Ça l’arrange bien en tant que chancelière allemande, mais c’est une fracture béante dans l’Europe. Jamais Helmut Kohl et Hans-Dietrich Genscher n’auraient laissé de telles spirales centrifuges et destructrices. Au coeur du traité de Maastricht étaient gravées les notions et critères de convergence économique. Merkel attise les divergences. Elle ne veut pas de convergence, elle veut des sanctions. Elle veut punir les mauvais.

Le philosophe Ulrich Beck a disséqué, dans un texte traduit par Le Monde le 12 novembre 2012, la méthode Merkel, inspirée selon lui par Machiavel, et proposé le néologisme Merkiavel.

Il se pourrait néanmoins que la méthode Merkiavel touche peu à peu à ses limites, car il faut bien reconnaître que la politique d’austérité allemande n’a pour l’instant enregistré aucun succès. Au contraire : la crise de l’endettement menace maintenant aussi l’Espagne, l’Italie et peut-être même bientôt la France. Les pauvres deviennent encore plus pauvres, les classes moyennes sont menacées de déclassement et l’on ne voit toujours pas le bout du tunnel.

En apparence, Merkel incarne une idéologie libérale a priori assez ordinaire, l’idéologie dominante chez les conservateurs européens de notre époque — haro sur les « assistés », toujours plus pour les nantis, etc. Mais avec elle, cette idéologie est aggravée, dominée par un discours moral, voire religieux, que je trouve insupportable.

Merkel juge, juge en permanence, non seulement ses partenaires — gouvernements, dirigeants, banquiers centraux, banquiers — mais surtout des peuples entiers. Les Grecs sont des tricheurs. Les Espagnols et les Portugais sont des paresseux. Ils ne travaillent pas assez. Ils partent à la retraite trop tôt. Ils profitent trop du soleil. Ils sont trop payés. Ils sont trop jouisseurs. Il faudrait qu’ils travaillent plus. Il faudrait qu’ils soient moins payés. Il faudrait qu’ils soient plus tristes. Il faut les punir. Il faut leur faire mal. Il faut qu’ils souffrent. J’exagère ? A peine.

Merkel a mené sa politique économique avec des clichés dignes de Bild Zeitung, le grand tabloid trash de la République Fédérale.

Merkel pense que faire défaut sur sa dette est tout simplement criminel. Cela doit devenir impensable. Et voilà comment elle approuve que les « marchés » fassent payer des taux d’intérêt exorbitants, donc des primes de risque colossales, à des Etats qui n’ont plus le droit de faire faillite ! Qu’importe que l’Histoire regorge d’exemples d’Etats ayant fait défaut — parfois pour le salut de leurs peuples ! Sans parler bien sûr des milliers de particuliers ou d’entreprises qui font faillite chaque année — c’est la vie, pourrait-on dire … C’est l’Histoire, c’est la vie, oui mais pour Merkel ça devrait être interdit.

Donc le défaut, c’est criminel. Et surtout, l’endettement, c’est pas bien. La dette, c’est immoral.

A mon humble avis, on fait rarement une bonne politique avec de la morale — notamment une bonne politique économique.

Le discours moral de Merkel a des dimensions religieuses que, à mon grand étonnement, assez peu de gens soupçonnent. Pourtant, Alain Frachon, dans Le Monde du 22 décembre 2011, avait à peine à forcer le trait pour écrire :

Dans la crise de l’euro, experts et politiques négligent un facteur : Dieu. Enfin, la religion et, en l’espèce, le protestantisme luthérien. Fille de pasteur, Angela Merkel a le sens du péché, comme beaucoup de ses compatriotes. Il y a une manière allemande de parler de l’euro qui fleure bon l’influence du Temple. Et qui n’est évidemment pas sans conséquences sur les solutions avancées pour secourir l’union monétaire européenne.

Alain Frachon présente le credo de Jens Weidmann, son ancien plus proche conseiller économique, que Merkel a fait nommer à la tête de la Bundesbank — cette institution que François Mitterrand considérait être l’arme atomique de la République Fédérale :

La sanction est là pour dissuader. Elle doit être lourde pour enlever au pécheur l’envie de recommencer. (…) Jens Weidmann s’en félicite, qui conclut ainsi son prêche au ministère des finances : « La bonne politique budgétaire doit être récompensée grâce au coût du crédit et la mauvaise punie par le même moyen. » Cette gymnastique des taux, il ne faut pas la perturber : elle gratifie le Bien et pénalise le Mal.

Stefan Richter dans The Globalist le 14 mai 2012 a, lui, un peu forcé le trait, mais ça vaut la peine d’être lu.

Too much Catholicism, or so it seems, is detrimental to a nation’s fiscal health, even today in the 21st century. Indulgences then — and an inability to properly manage public finances now. (I speak as somebody who was born Catholic and therefore cannot be said to engage in any interfaith bigotry.)

Le discours moral de Merkel est un discours de culpabilisation. Les Européens — surtout ceux du Sud, mais pourquoi s’arrêter là ? — ont péché, ils doivent maintenant expier leurs péchés. Le discours moral de Merkel valorise la souffrance. Il faut que les peuples souffrent. Il faut que les peuples soient fouettés jusqu’au sang.

Der Spiegel a publié un grand article le 12 décembre 2012 intitulé : « A Cold Heart for Europe – Merkel’s Dispassionate Approach to the Euro Crisis  » . On peut y lire, notamment :

She treats the debt-ridden countries of Southern Europe like unruly children that have to be brought to their senses (…).

On peut y lire surtout le coeur du credo de Merkel — les chiffres supposés les plus importants dans la vision du monde selon Merkel :

The people who work for her are familiar with Merkel’s favorite trio of factoids: Europe represents only 7 percent of the world’s population, it accounts for about 25 percent of global economic output but also hands out half of worldwide social expenditures. You don’t have to have a Ph.D. in theoretical chemistry, as does Merkel, to understand that Europe has a problem.

En d’autres temps, l’expression « progrès social » avait un sens, et ces chiffres auraient été interprétés comme la preuve que l’Europe est un continent plus avancé que les autres, mais qu’il ne tient qu’aux autres eux aussi de suivre la voie du progrès social. Des économistes néo-keynésiens expliqueront mieux que moi que les dépenses sociales sont en général saines économiquement. Mais pour Merkel, il est temps que les Européens souffrent, et que les travailleurs européens soient traités comme les travailleurs chinois. Le social n’est pas un investissement ou une justice, c’est une dépense, sinon une faute. L’avenir radieux n’est pas d’amener la Sécurité Sociale aux Chinois, il est de l’enlever aux Européens. Il faut souffrir. Il faut expier. Le bien-être, l’Etat-providence, ont éloigné les âmes de Dieu, l’austérité va les lui ramener. Tel est le discours à peine dissimulé — le « prêche » disait tout à l’heure Alain Frachon.

Martin Wolf dans The Financial Times, parmi d’autres, a maintes fois exprimé son effroi face à cette idéologie de la souffrance. Par exemple, le 5 juin 2012, en quelques phrases glaçantes :

Before now, I had never really understood how the 1930s could happen. Now I do. All one needs are fragile economies, a rigid monetary regime, intense debate over what must be done, widespread belief that suffering is good, myopic politicians, an inability to co-operate and failure to stay ahead of events.

Au final, je me demande jusqu’où va la misanthropie de Merkel. Son mépris pour les Européens du Sud. Son mépris pour tous les Européens. Et peut-être son mépris pour l’humanité en général.

Dans l’article déjà cité du Spiegel, il n’y a qu’une seule et unique référence à son mari, le très invisible Joachim Sauer. Elle mérite d’être citée :

It is a conviction that is mirrored in her conversations with counterparts around the world, many of whom view the old continent with a mix of condescension and pity. The feeling is that Europe has completely lost all momentum. Her husband Joachim Sauer, a chemistry professor, likewise tells her how Europe is talked about at international scientific conferences. The image painted is not an optimistic one.

Il y a quelques années, j’aurais haussé les épaules face à l’argument suivant : cette femme n’a pas d’enfants, elle ne se projette donc pas dans l’avenir. Argument stupide, irrespectueux, machiste, etc, aurais-je pensé. Maintenant, je me demande si cet argument ne serait pas une des clefs. La vie privée de Merkel est un mystère complet : aurait-elle voulu avoir des enfants ? A-t-elle participé à l’éducation des enfants de son conjoint ? A défaut d’enfants, a-t-elle au moins des petits-neveux ou des petits-cousins, des intimes dans les générations futures, amenés à se projeter vivants dans l’avenir concret ?

J’insiste : je suis navré d’en arriver à poser des questions relevant de la vie privée, mais je voudrais comprendre. Je voudrais être rassuré.

La mise en scène de la vie de famille — idéale, forcément idéale — de la plupart des dirigeants de ce bas monde confine souvent au grotesque. Se rappeler comment Tony Blair ou Nicolas Sarkozy ont médiatisé la naissance de leur enfant pendant leur mandat. Se rappeler n’importe quelle campagne présidentielle étasunienne depuis Jackie Kennedy. C’est grotesque. C’est grotesque, mais il y a quand même un message de vie dans ces étalages d’enfants.

Où est le message de vie chez Angela Merkel ?

Quel est le message d’avenir chez Angela Merkel ?

Je ne vois pas de réponses à ces questions.

C’est pour cela que, pour moi, Angela Merkel est l’homme le plus dangereux d’Europe.

Bonne nuit.

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