Grandeur et décadence des chiffres à l’ère de la quantophrénie

J’aime bien utiliser des chiffres.

Mais de manière modérée et, surtout, si possible, pertinente et raisonnable.

Ce qui est de moins en moins la norme, me semble-t-il.

Il y a deux ans, j’avais appris, en lisant le petit livre « L’Open Space m’a tuer » prêté par un collègue, un mot nouveau : quantophrénie. L’obsession des chiffres. Je ne crois pas que ce mot soit dans les dictionnaires, mais Google remonte plusieurs définitions possibles : « Pathologie qui consiste à vouloir traduire systématiquement les phénomènes sociaux et humains en langage mathématique ». « Utilisation abusive ou à mauvais escient d’une mesure quantitative ». « Fascination du chiffrage des phénomènes »

Dans le monde merveilleux de l’entreprise moderne, le phénomène est très important. Tout doit être mesurable, tout doit être mesuré, tout doit être quantifié. Et inversement, tout ce qui n’est pas mesurable, mesuré, exprimé avec des chiffres, des pourcentages et des décimales, tout cela n’existe pas. L’impératif « soyez factuel » est souvent traduit par « donnez des chiffres ».

En première approche, je suis souvent tenté de dire : « Pourquoi pas? »

Mais quand je regarde le cycle de vie des chiffres — d’où ils viennent, comment ils sont présentés, à quoi ils servent — je deviens beaucoup moins positif. Déroulons ce cycle.

D’où viennent les chiffres ?

On répondra : directement ou indirectement de systèmes informatiques ! Oui, mais derrrière ? L’informatique c’est d’abord la transmission. Et si les données en entrée sont pourries, les données en sortie ne seront guère mieux. Garbage In, Garbage Out (GIGO, pour les initiés). Et si on remonte à la source … Mon opinion très personnelle est qu’il vaut souvent mieux ne pas trop se poser les bonnes questions, au risque de perdre toute confiance.

Comment sont contrôlés les déclarations fiscales et sociales des millions d’agents économiques ? Comment sont certifiés les systèmes de facturation ici et là ? Comment sont menés les questionnaires des « instituts de sondage » ? Comment sont étalonnées les balances dans les supermarchés, les pompes à essence, les compteurs électriques ? Quels sont les taux d’erreur dans les saisies des documents manuscrits, manuelles ou automatiques ?

Je crois qu’Otto von Bismarck avait dit quelque chose comme :

La condition de la stabilité sociale, c’est que le peuple soit tenu dans l’ignorance de comment sont fabriquées les lois, et comment sont fabriquées les saucisses.

Je le dis comme Bismarck : il vaut parfois mieux être tenu dans l’ignorance de comment sont fabriqués les chiffres. Passons à la suite. Les chiffres ont été produits. Ensuite ?

Comment sont présentés les chiffres ?

Parfois, on en fait des dessins. Les prodiges de l’infographie moderne ont généralisé la production de toutes sortes de graphiques, histogrammes, courbes, etc. Ca peut être très beau. Là encore, en première approche, j’adore … si c’est bien fait.

Mais c’est souvent mal fait, biaisé intentionnellement ou pas, plus ou moins lisible. J’aime les bonnes infographies ou les bons graphes, mais c’est un art bien malmené, comme l’explique à longueur d’année le grand Edward Tufte.

La cerise sur le gâteau c’est les chiffres après la virgule. Le culte des décimales. Pour beaucoup de gens très sérieux et très importants, plus on met de décimales, plus ça fait sérieux. Moi ça me fait hurler de rire. Ou parfois, ça m’énerve. J’ai vécu des situations où on m’a reproché d’avoir arrondi mes chiffres à l’entier le plus proche (ou à la dizaine, la centaine, le millier le plus proche, suivant les cas). Pas assez précis, disaient-ils. Pas assez factuel, disaient-ils. L’habit ne fait pas le moine, mais les décimales font la crédibilité.

Plus il y a de chiffres « significatifs » dans les indicateurs qu’on me présente, plus j’ai envie de demander, vous savez vraiment comment ce truc a été calculé ? Vous avez une idée de l’accumulation d’imprécisions, d’approximations, d’erreurs, qu’il y a en amont ? Vous savez ce qu’il y a dans votre saucisse ?

Un sommet du ridicule a été atteint en France lors de la dernière élection présidentielle, avec le sondage quotidien (« rolling » pour les intimes) de l’IFOP pour Paris-Match, diffusé tous les soirs à 18h. Les chiffres étaient fièrement annoncés au demi-point près. Les mouvements (en général d’un demi-point à la fois) étaient bruyamment claironnés et savamment disséqués. Les courbes se croisent ! Les courbes se recroisent ! Les courbes se sont croisées !

De mémoire, la marge d’erreur « statistique » d’un sondage politique ordinaire d’au moins trois points. Et si on compare deux sondages, les marges d’erreur ne s’annulent pas, elles se cumulent.

Ce machin « rolling » était ridicule, mais j’y jetais un oeil tous les soirs, comme beaucoup de monde. C’était ridicule, mais ce sondage-là et ses semblables ont eu un rôle dans cette campagne présidentielle. Le « croisement des courbes » était officiellement au coeur de la stratégie du candidat sortant.

Et on arrive ainsi au dernier étage.

A quoi servent les chiffres ?

Souvent, les chiffres sont plus que des mesures passives des phénomènes, ils sont contributeurs actifs des phénomènes.

Ainsi, le « croisement des courbes » en mars 2012 en France devait être la « mère de toutes les batailles » façon Saddam Hussein, le moment où le combat change d’âme et l’espoir change de camp, façon Victor Hugo. Ça n’a pas très bien marché. Ça aurait pu. A un autre moment, porté par des sondages positifs, tel candidat peu connu commence à bénéficier d’un peu de lumière inespérée. Plombée par des sondages catastrophiques, telle candidate se voit abandonnée par les siens. Les chiffres pèsent.

A maintes reprises, face à des sondages en baisse, tel candidat improvise un changement de programme. Beaucoup, voire tous, l’ont fait … mais l’un d’entre eux s’est ainsi retrouvé, une fois élu, à devoir gérer telle ou telle mesure dont l’idée était improvisée. Je pense par exemple à la tranche marginale à 75% pour l’impôt sur le revenu. Les autres candidats ont été libérés de leurs propres improvisations par la défaite. L’élu reste un peu piégé par une improvisation en réaction à des chiffres de sondages.

Repassons de la sphère politique au petit monde de l’entreprise.  Les chiffres, calculés de façon douteuse, présentés de façon contestable, sont pourtant utilisés pour justifier tout et n’importe quoi. Les discours sont toujours les mêmes : Les indicateurs sont mauvais, nous devons réagir ! Le taux d’avancement n’est que de 38,68%, nous devons accélérer (si on avait été à 40,03%, ça aurait été sûrement moins grave) !

Beaucoup de décisions ne sont plus assumées comme des décisions humaines, prises par des humains faillibles mais honnêtes : elles sont présentées comme une simple conséquence de tel ou tel chiffre. Les chefs n’assument pas. Ce ne sont pas eux qui ont décidé tel plan social ou tel planning délirant, ce sont les chiffres. Il n’y a pas le choix ! Il faut accepter la réalité ! Les chiffres parlent d’eux-mêmes !

Si c’était un être humain qui assumait l’analyse et la décision, ce serait, à l’ancienne, une analyse et une décision subjectives. Mais en mettant tout sur le dos des chiffres (et des machines et algorithmes divers qui les ont produits), miraculement, on se retrouve face à une analyse et une décision objectives !

Comme souvent, Michel Audiard avait admirablement exprimé cela il y a bien longtemps, c’est dans une des tirades écrites pour Jean Gabin en 1961 dans l’adaptation de Georges Simenon : « Le Président » :

Mais en écoutant M. Chalamont, je viens de m’apercevoir que le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent, mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de M. Chalamont de dormir. Permettez moi messieurs, de préférer le langage des hommes : je comprends mieux.

Alors j’aime quand même les chiffres. J’aime les infographies bien faites. On ne se refait pas. Mais je me méfie de plus en plus de la quantophrénie de notre époque. Et de son hypocrisie.

Bonne soirée.

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2 commentaires pour Grandeur et décadence des chiffres à l’ère de la quantophrénie

  1. blog de geek dit :

    Tip top ton blog! j’ai récemment lancé le mien, n’hésites pas à venir y faire un tour! ++ Julian

  2. congrats pour l’ensemble de ton blog… je te suis depuis peu et je trouve tes posts de qualité! J’édite moi aussi un blog depuis peu, n’hésite pas à venir me lire! ++ ZAK

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