Le monde a besoin de généralistes

Je me rappelle une formule attribuée à George Bernard Shaw :

A specialist is a person who learns more and more about less and less, until he knows everything about nothing. A generalist is a person who learns less and less about more and more, until he knows nothing about everything.

Cette boutade est intéressante, mais en l’occurrence, je préfère les généralistes.

Parce que je pense que le monde actuel manque cruellement de généralistes.

Le monde contemporain est saturé de spécialistes, et de plus en plus d’hyper-spécialistes. Et il croit pouvoir se dispenser de généralistes.

Le monde contemporain est morcelé, segmenté, compartimentalisé, éparpillé. Et, dans le même élan, il est égoïste, individualiste et court-termiste.

Diverses logiques encouragent l’hyper-spécialisation, et découragent les approches généralistes, pluri-disciplinaires, transversales, synthétiques.

Des logiques économiques. Une main d’oeuvre spécialisée, vite formée et jetable, est beaucoup plus facile à gérer, et moins chère, qu’une main d’oeuvre plus éduquée qu’on aura plus de mal à jeter. Plus les années passent, et plus je suis irrité par les mythes qui persistent sur l’ « économie de la connaissance », l’ « économie de l’intelligence » et autres. Pour ce que j’en vois, la machine économique n’a besoin que de spécialistes disciplinés et bien cadrés, surtout pas de culture générale ou d’esprit critique. « Faites votre job et vous occupez pas du reste. Vous êtes pas payés pour penser, vous êtes payés pour exécuter. »

Des logiques politiques. Des gens bornés, sans recul, sans vision d’ensemble, encouragés à ne s’intéresser qu’à leur petit domaine, contents de ne connaître que leur petit domaine et ravis d’ignorer tranquillement le reste, sont plus faciles à gouverner que des gens qui aiment se mêler de ce qui ne les regarde pas. Par-dessus le marché, les discours politiques se barricadent de plus en plus derrière des jargons, notamment technocratiques, faits pour réserver la chose à une poignée de spécialistes. Les gens ne peuvent pas comprendre, soupirent-ils avec arrogance et mépris. Les gouvernants se comprennent entre eux, et les gouvernés qui ne peuvent pas comprendre n’ont pas à tenter de comprendre. « Ayez confiance, le gouvernement travaille. »

Des logiques culturelles et sociologiques. Dans le cas de la France, feuilleter l’oeuvre de Pierre Bourdieu, ou ses nombreuses exégèses. La culture ne se partage pas, elle est héritée, les élites se reproduisent, chacun à sa place et rentrez dans le rang. La culture ne peut être qu’un signe de distinction. Que les gueux se contentent de regarder la télévision.

Des logiques informatiques. Les algorithmes des GAFAs — Google, Apple, Facebook, Amazon — surveillent ce que vous faites pour pouvoir vous proposer toujours plus de la même chose. Vous avez aimé ceci, donc vous aimerez cela, c’est presque pareil, allez-y, un clic et c’est à vous, foncez, dépêchez-vous, réfléchissez pas. Restez dans ce que vous aimez et dans ce que vous connaissez déjà. Circulez, y a rien à voir au-delà. Ils vous spécialisent et ils vous enferment. La personnalisation des résultats de recherche de Google me terrifie : Google décide, en fonction de ce qu’il croit savoir de vous, ce qu’il faut vous montrer ou ne pas vous montrer. Quand à rechercher via Facebook … l’idée même de rechercher de la connaissance via les graphes de relations Facebook me dépasse. Je suis peut-être vieux jeu, mais je tiens à la notion d’encyclopédie. Universelle. Générale. Immense. Absolument pas personnalisée a priori, accessible de manière égalitaire à tous collectivement — mais où chacun peut aller se perdre individuellement, en faisant son chemin personnel, quitte à s’y perdre.

J’ai déjà cité, en « Pistes de lecture« , il y a quelques semaines, le grand article de début d’année d’Edgar Morin :

L’erreur n’est pas seulement aveuglement sur les faits. Elle est dans une vision unilatérale et réductrice qui ne voit qu’un élément, un seul aspect d’une réalité en elle-même à la fois une et multiple, c’est-à-dire complexe.

Hélas. Notre enseignement qui nous fournit de si multiples connaissances n’enseigne en rien sur les problèmes fondamentaux de la connaissance qui sont les risques d’erreur et d’illusion, et il n’enseigne nullement les conditions d’une connaissance pertinente, qui est de pouvoir affronter la complexité des réalités.

Notre machine à fournir des connaissances, incapable de nous fournir la capacité de relier les connaissances, produit dans les esprits myopies, cécités. Paradoxalement l’amoncellement sans lien des connaissances produit une nouvelle et très docte ignorance chez les experts et spécialistes, prétendant éclairer les responsables politiques et sociaux.

Pire, cette docte ignorance est incapable de percevoir le vide effrayant de la pensée politique, et cela non seulement dans tous nos partis en France, mais en Europe et dans le monde.

Je tiens en haute estime les médecins généralistes. Ce n’est pas pour dénigrer les médecins spécialistes. J’ai eu la chance de rencontrer, pour moi et mes proches, en divers occasions, des spécialistes fort compétents dont la qualité a fait honneur à la médecine. Mais je déplore que la médecine générale soit autant dévalorisée actuellement. Car c’est celle qui donne du sens à tout le reste.

Parmi les livres que je relirai volontiers si j’avais du temps, il y a « La Maladie de Sachs », de Martin Winckler.

Un médecin généraliste doit faire face à tout, il n’est protégé de rien. Un spécialiste sera relativement épargné par les pathologies qui ne sont pas de son ressort, et finira par développer une vision parcellaire de l’être humain. Un médecin généraliste est amené à faire face à toutes les facettes, toutes les pathologies de l’être humain.

Y a-t-il d’autres professions potentiellement exposées ainsi à tout ?

Qui croit encore, par exemple, que les assureurs assurent vraiment « tous risques » ? Relisez les petites lignes des contrats.

En d’autres temps, des responsables politiques, des « Hommes d’Etat », assumaient d’être responsables ultimes de tout, quoi qu’il arrive et qu’il leur en coûte.  » The bucks stop here « , indiquait Harry Truman. C’était une autre époque. Mais maintenant ils se protègent derrière diverses formes de segmentations et de responsabilité limitée. Il n’y a plus de responsable ultime de rien. La formule de l’ancienne ministre de la Santé, Georgina Dufoix, au début des années 1990s, se proclamant « responsable mais pas coupable », a marqué une détérioration terrible de l’esprit public, du sens du bien commun, du sens du général et de l’universel. En 2001, Jean-Pierre Chevènement ironisait sur ces gens qui ne veulent plus gouverner, mais plutôt « gouvernancer », voulant les attributs du pouvoir sans ses fardeaux. Ça ne s’est pas arrangé depuis.

Notre époque incite les individus à savoir presque tout sur presque rien, et n’encourage personne à savoir presque rien sur presque tout.

Et c’est ainsi que, en avril 1912, les vigies du Titanic n’étaient pas équipés de jumelles. De toutes façons, grâce à ses compartiments étanches et spécialisés, il était insubmersible.

Et c’est ainsi que, en juillet 1914, aucun gouvernement européen n’a raisonné au-delà de ses intérêts propres, menant à la perte de tous.

Et on peut revenir des catastrophes les plus récentes, telles que la crise financière de 2008, préparée par deux ou trois décennies d’une idéologie condamnant toute notion d’intérêt collectif, imposant l’auto-régulation et l’exclusivité des intérêts égoïstes et parcellaires. Voilà en quels termes le grand prophète déchu de cette période, Alan Greenspan, admettait son erreur, le 24 octobre 2008 devant le Congrès américain :

I made a mistake in presuming that the self-interests of organisations, specifically banks and others, were such that they were best capable of protecting their own shareholders and their equity in the firms. (…) I discovered a flaw in the model that I perceived is the critical functioning structure that defines how the world works. (…) Those of us who have looked to the self-interest of lending institutions to protect shareholders’ equity (myself especially) are in a state of shocked disbelief.

Bref, même si la période la plus récente — depuis l’automne 2008 — a été décevante à cet égard, je pense qu’une priorité pour ce petit monde est de redécouvrir le sens de l’intérêt général, de la culture générale, et plus généralement des approches intellectuelles généralistes et transversales. Remettre des généralistes pour connecter les spécialistes.

Remettre du général au-dessus des particuliers.

Il faudra peut-être plusieurs décennies.

Bonne soirée.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s