La grande récession est d’abord un état d’esprit

La grande récession vient de loin.

Cela fait longtemps qu’on la prépare.

Des décisions absurdes, tel que le dérisoire accord budgétaire européen imposé par David Cameron et Angela Merkel au dernier sommet de Bruxelles, ne sont que des épisodes mineurs d’une longue série qui s’écrit depuis longtemps.

L’austérité vient de loin.

Cela fait des années qu’on a renoncé à la croissance, à l’expansion, à l’amélioration continue des conditions de vie, au progrès social, à l’augmentation constante de l’espérance de vie.

Ce fait des années que s’imposent, à tous les niveaux, des logiques récessives, régressives, restrictives.

Je me souviens de l’Europe des années 1980s, l’Europe des Douze. Un de ses principaux problèmes, c’était ses excédents agricoles. L’Europe produisait trop de produits agricoles ! Pour un continent qui avait vécu pendant des siècles sous la menace des famines, sous la dépendance des importations de denrées agricoles, c’était une sorte de miracle. L’Europe, la productivité et la Politique Agricole Commune, semblaient avoir éloigné à jamais le spectre de la famine. Quant aux excédents, un certain bon sens et quelques bonnes âmes les ont orientés vers l’aide au Tiers-Monde et l’aide aux démunis.

Bien sûr, l’Europe des années 1980s n’était pas non plus un paradis sur terre, pas plus la France que les autres, ce n’est pas par hasard que les Restaurants du Coeur sont apparus en 1985. Mais je parle de l’état d’esprit.

L’Europe de maintenant n’a plus vraiment d’excédents agricoles. Toutes sortes de logiques « de marché » ont été réintroduites, avec des traders qui s’enrichissent, et des risques de pénuries, artificielles ou non, qui assurent des fluctuations de cours, des bonus pour les traders, et des incertitudes pour les producteurs et les consommateurs. Il ne s’agit plus de nourrir les gens, il s’agit de faire du fric.

Quant aux programmes d’aides alimentaires pour les démunis, ou pour le Tiers-Monde, ils sont éradiqués un par un, au nom des dogmes tels que « la concurrence libre et non-faussée ».

Reverra-t-on des famines en Europe ? Peut-être pas, mais on en prend le risque. C’est nécessaire au fonctionnement du marché. C’est nécessaire au dogme.

L’Europe des années 1980s, c’était l’Europe élargie à la Grèce en 1981, et à l’Espagne et au Portugal en 1986. L’objectif reconnu était plus que d’intégrer ces pays, il était de les enrichir. Et c’est ce qui a été fait, les trois décennies, grosso modo de 1975 à 2005, ont été pour l’Espagne un petit âge d’or. Pour l’Espagne et pour les Espagnols.

Même si beaucoup l’ont craint alors, l’entrée de l’Espagne et du Portugal dans la Communauté Economique Européenne n’a pas été un jeu à somme nulle, bien au contraire.

Je me suis souvent demandé comment interpréter le changement de nom, à la faveur du Traité de Maastricht en 1991-92, de la Communauté Economique Européenne en Union Européenne. J’aurais matière à plusieurs billets, mais ce soir je noterai juste qu’on a enlevé la notion de « communauté ». La communauté comme dans « bien commun ». Ca sonnait probablement trop communiste. Qui plus est, Mikhail Gorbatchev en 1990 avait parlé de « Maison Commune Européenne », diantre, quelle horreur !

L’Europe de maintenant se soucie fort peu du bien commun.

L’Europe de maintenant a intégré à la va-vite un grand nombre de pays, de l’Est et du Sud-Est. Mais veut-elle les développer, les enrichir, les faire grandir — les pays et les peuples ? Certainement pas. Bien au contraire. D’ailleurs, on cherche à peine à faire semblant. Pour les dominants de l’Europe actuelle, il ne faut surtout pas que les niveaux de vie augmentent vite en Europe de l’Est, car leur objectif est d’exploiter au maximum les différentiels de niveau de vie. Autrement dit, exploiter la misère. Délocaliser. Accroître la pression sur les travailleurs de l’Ouest. Faire baisser les coûts et augmenter les profits.

Quand à la France des années 1970s et 1980s, c’était encore une France de grands projets, avec des grands échecs et des grandes réussites. Sans distinction : le Concorde, le missile Exocet, la fusée Ariane, le TGV, le programme électro-nucléaire, le Minitel, Airbus, Transpac, l’ATM, etc, etc.

La France — et l’Europe — de maintenant a-t-elle encore des projets ?

Exploiter des rentes, accroître la rentabilité, faire baisser les coûts, délocaliser, acheter du matériel chinois parce que c’est moins cher, etc, etc.

On ne cherche plus à créer. On veut juste rentabiliser, et en faisant cela, en fait on détruit, lentement mais surement.

Les faiseurs d’opinion n’ont que le mot « risque » à la bouche, mais justement on ne cherche plus à prendre le moindre risque. Il faut rassurer les marchés. Il faut répondre aux exigences des actionnaires.

Reprenons la liste et demandons-nous, si on avait appliqué les critères dominants actuels, genre « retour sur investissement » (en anglais ROI, Return On Investment, ça fait plus chic) ou « création de valeur pour l’actionnaire », aurait-on fait le Concorde, l’Exocet, Ariane, le TGV, Tricastin, le Minitel, Airbus, Transpac, l’ATM, etc ?

Peut-on dater ce grand retournement ? Je ne sais pas. Il faudra trouver des jalons. Il y a des jalons très personnels.

J’ai déjà cité cette phrase visionnaire prêtée à François Mitterrand, en 1995, quelques mois avant sa mort :

Je suis le dernier des grands présidents. Après moi, il n’y aura plus que des comptables.

Je me souviens vers cette période, milieu des années 1990s, d’avoir presque fâché un ami épris de technologies spatiales, en reprenant l’argumentaire « c’est bien joli les satellites, mais ça sert pas à grand chose, ça coûte cher, ça rapporte rien ». J’ai un lourd passé de stupidité.

J’ai discuté il y a quelques mois avec un ami ingénieur, diplômé au milieu des années 1990s, il avait monté sa boîte avec des copains, elle a périclité après l’implosion de la bulle Internet, il a rebondi dans le service et le conseil, fait une belle carrière, maintenant il est plus ou moins directeur. Il m’a résumé ainsi son parcours : « Jusque vers le milieu des années 2000s, je construisais. Depuis, je détruis. » Son travail au début, c’était construire, inventer, développer ; son travail c’est maintenant préparer des réorganisations et des délocalisations.

Le grand message subliminal, qui n’en finit pas de s’amplifier, c’est « tout doit partir » « tout doit disparaître » « il faut tout liquider ».

Oh, bien sûr, on continue de gaver les enfants de cadeaux en plastiques, et tout le monde de gadgets type smartphones et réseaux sociaux, la société de consommation est aussi une société de consolation, et elle tourne à plein régime.

Le système économique ne cherche plus à enrichir, il veut appauvrir, il a besoin d’appauvrir les 99% pour continuer d’engraisser les 1%. Le système médiatique se charge d’abrutir les 99%, ça facilite le travail.

Le système économique ne cherche plus l’expansion, le développement, la création, l’innovation. Il veut le profit, le profit, le profit, le profit.

Le système économique ne voit plus les individus comme des travailleurs, des consommateurs ou des producteurs, ni même comme des « ressources humaines ». Ce sont des coûts. Des coûts à diminuer, à éliminer, à tuer. Tout doit disparaître. Tout doit partir.

Le grand message subliminal est, ça ne peut aller qu’en empirant, il faut faire des sacrifices aujourd’hui et il faudra en faire encore plus demain, c’est inéluctable, il n’y a pas de choix, les enfants vivront moins bien, there is no alternative (TINA), il n’y a pas d’alternative à l’appauvrissement général.

Ce grand message subliminal est aujourd’hui personnifié jusqu’à la caricature par Angela Merkel. Mais il ne date pas d’hier. Ni même d’avant-hier.

C’était dans les années 1980s que TINA était le slogan de Margaret Thatcher.

There is no alternative.

C’était en 1997, au lendemain de la débâcle électorale de la dissolution, que Philippe Seguin disait :

En vérité, les Français constatent, (…) que, pour la première fois depuis des décennies et des décennies, leurs enfants ne vivront peut-être pas dans un monde meilleur. C’est un sacré choc! Ils se demandent pourquoi, et personne ne répond à cette interrogation.

La grande récession n’est pas un accident. Elle est le résultat de longues années d’empoisonnement des esprits.

Bonne nuit.

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