L’envers du décor

J’adore lorsqu’un personnage découvre qu’il est dans un décor.

Il y a eu des dizaines, sinon des centaines, de films, de fictions télévisées, sur ce thème.

A la fin des années 1990s en particulier, je compte quatre films majeurs portant ce thème.

En 1997, « The Game », de David Fincher. Je pense notamment à cette scène où Nicholas Van Orton (Michael Douglas), laissé seul dans une pièce d’une maison, sent une odeur de brûlé. Il cherche, et découvre une étiquette oubliée accrochée à une lampe. Il se brûle en l’enlevant avant qu’elle ne flambe. Il va alors dans la cuisine, pour passer sa main sous l’eau froide. Il tourne le robinet, mais rien ne coule, il n’y a pas d’eau. Le doute naît  Il y a un frigo, il l’ouvre, il est vide. Le doute grandit. Il retourne dans le salon. Dans les rayonnages, les livres ne sont pas des livres, juste des tranches collées. Il saisit un cadre photo, l’ouvre, la photo de famille n’est qu’une image découpée dans un magazine. Il n’y a plus de doute.

En 1998, « The Truman Show », de Peter Weir. Le film est l’histoire d’un homme élevé dans une ville qui n’est qu’un immense plateau de télévision. Que dire de plus ?

En 1999, « eXistenZ », de David Cronenberg. Comment raconter ce film ?

Hey, tell me the truth… are we still in the game?

Et encore en 1999, à peine quelques mois plus tard, « The Matrix », des frères Wachowski.

Have you ever had a dream, Neo, that you were so sure was real? What if you were unable to wake from that dream? How would you know the difference between the dream world and the real world?

J’ai adoré ces films. Mais, d’une certaine manière, j’ai peut-être plus de tendresse pour The Game, par-rapport aux trois autres, parce que l’artifice n’est absolument pas technologique. Il est artisanal. Des bouts de ficelle, des objets à trois sous achetés dans une brocante, des photos découpées dans des magazines. Créer l’artifice est à la portée de tout le monde — et le démasquer aussi.

Est-ce si facile de fabriquer un décor ?

Est-ce qu’on regarde vraiment les lieux autour de soi ?

Il y a quelque temps j’ai remarqué que lorsque je vais faire une course avec ma fille, je vois des choses que je ne vois pas quand je vais faire la même course tout seul. Parce que je marche plus lentement. Parce que j’ai le temps de regarder à gauche et à droite. Parce que je fais plus attention à ce qui survient.

Les lieux dont j’ai l’habitude, est-ce que je les connais vraiment ?

Je passe chaque jour dans les mêmes lieux, sans m’arrêter, sans plus vraiment les regarder, et en fait sans rien en connaître. Et, au total, cela fait une quantité de lieux finalement très, très restreinte. Dans ma petite vie, je tourne en rond.

Est-ce qu’il ne serait pas intéressant de prendre un virage inhabituel, pour aller suivre une rue perpendiculaire à mon trajet, juste pour voir où elle mène … et pour voir si la façade de l’immeuble n’est pas juste un décor factice ?

Dans les couloirs du bâtiment où je travaille, je passe régulièrement devant des dizaines de portes, pourquoi ne pas en ouvrir une au hasard, histoire de vérifier que c’est bien une salle de réunion, ou des toilettes, ou un local technique … et que ne s’y cache pas une caméra, une monstre gluant ou une vilaine sorcière ?

Je prends des ascenseurs, mais je vais toujours au même étage. Pourquoi ne pas essayer d’aller à un étage inconnu, où je n’ai aucune raison d’aller … et qui n’existe peut-être tout simplement pas ? Tant que je n’ai pas appuyé sur le bouton, tant que les portes ne se sont pas ouvertes, comment en être sûr ?

Je ne le fais pas. Je n’ai pas le temps. En y réfléchissant bien, je me rappelle avoir joué ce petit jeu il y a encore quelques trimestres, dans un creux de charge, lorsque je m’ennuyais ferme, j’ai exploré des étages. Il y a quelques années, quand j’avais la chance de travailler dans Paris intra-muros, de nombreuses pauses-déjeuner étaient transformées en longues explorations piétonnes — mais je suis maintenant un banlieusard qui vit dans une banlieue et travaille dans une autre, et ne va plus à Paris que pour prendre le train, ou attendre des visiteurs venant en train. Et un automobiliste en banlieue a moins d’occasions de bifurquer qu’un piéton en ville.

Je pense que, quand j’étais plus jeune et que j’avais plus de temps, je faisais plus fréquemment de tels écarts. Sans jamais découvrir rien d’extraordinaire, mais peut-être juste pour donner une sorte de profondeur aux décors de ma vie. Pour jouer aux explorateurs. Pour me convaincre que mon monde avait une dimension.

Je n’ai plus le temps. Je suis plus vieux. Je n’ai plus le temps, je suis tenu par les horaires de l’école, des gardes d’enfants, du bureau, des réunions, des rendez-vous, etc. L’espace et le temps sont liés, perdre l’un c’est aussi perdre l’autre.

Je continue à aimer croire que l’extraordinaire pourrait être au coin de la rue. Que le surnaturel n’est pas loin. Qu’il suffirait de regarder au bon moment dans la bonne direction. Ou d’attraper le bon fil au bon moment, de le tenir fermement et le suivre.

Et si tout cela n’était qu’un décor, peut-être qu’alors tout cela aurait un sens.

Bonne soirée.

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