Le risque systémique a bon dos

Qu’est-ce que le risque systémique ?

Sans chercher une définition officielle, je dirais que c’est un risque qui peut affecter un système dans son ensemble, par opposition à un risque qui n’affecterait qu’un de ses sous-ensembles, un de ses composants, un de ses aspects. Un risque qui met en péril la survie même du système. C’est un concept qui m’a toujours intéressé, comme tout ce qui a trait aux systèmes, leurs échanges, leurs complexités.

La notion de risque systémique renvoie pour moi à la notion de bien commun. Invisible, mais bien réel. Ce dont tout le monde a besoin, mais sans s’en rendre compte, ou en refusant d’en prendre soin, voire en niant son importance — l’ingratitude, toujours l’ingratitude. Il y a une très belle expression en anglais : The Tragedy of the Commons. Les « commons » étaient des pâturages partagés par tout le monde dans les villages anglais. Tout le monde pouvait y faire paître son troupeau, mais si personne ne l’entretient, ils ne duraient pas longtemps. L’expression « Tragedy of the Commons » est restée. Mais l’expression « risque systémique », elle, était assez peu connue. C’était un concept obscur, pour intellectuels et pour rabats-joie.

Jusqu’à ce que, en 2008, à la faveur de la grande crise financière, elle soit capturée par les financiers. Et ils ne l’ont pas relâchée depuis.

Le système considéré est le système financier mondial. Supposé bénéficier à l’ensemble de la planète. Supposé porter toute l’économie de la planète — même si en pratique, il se résume à quelques dizaines d’entités, et quelques places financières, et encore. C’est un assez petit monde, mais passons sur ce détail pour le moment.

Ce système arrogant s’est découvert menacé d’effondrement en 2008. Suite à ses propres excès et ses propres magouilles.

Alors, au nom du « risque systémique », et plus exactement de l’action contre le risque systémique (mais pas pour sa prévention), ont été lancés les plans d’aide massifs pour sauver les institutions financières « too big to fail », à coup de centaines de milliards de dollars ou d’euros ou de livres sterling, voire plus, en crédits gratuits, facilités de paiement, renflouements, effacements de créances, rachats de titres pourris, etc. Le plus connu de ces plans est le TARP (Troubled Asset Relief Program) voté en catastrophe par le Congrès en octobre 2008. Les vrais montants de ces plans sont encore, en grande partie, secrets. Ils dépassent l’entendement. Mais c’était ça ou l’effondrement du système financier et donc du système économique.

On n’a lésiné sur aucun moyen pour sauver le système.

Il parait qu’il a été sauvé.

Mais ensuite, la notion de « risque systémique » n’est pas retombée dans l’oubli. Au contraire. Sous l’impulsion de divers acteurs — le plus controversé étant le Ministre des Finances (Secretary of the Treasury) du premier mandat de Barack Obama, Timothy Geithner.

La notion de « risque systémique » n’a pas cessé d’être invoquée pour justifier diverses actions, et aussi diverses inactions, vis-à-vis du système financier. Il faut aider le système. Il ne faut pas faire de mal au système. L’histoire de ces dernières années est jalonnée d’exemples.

Ainsi à l’automne dernier, le scandale impliquant la méga-banque HSBC. A l’issue d’une longue enquête aux Etats-Unis, a été établie sa responsabilité écrasante dans des filières de blanchiment massif d’argent issu du trafic de drogue. Les montants blanchis sont vertigineux. La fraude a été colossale. Les crimes ont été reconnus. Mais les sanctions ont été très adoucies, à la demande notamment du Ministère des Finances étasunien. Au nom du « risque systémique ». Le raisonnement est assez simple : si vous faites trop de mal à HSBC, vous risquez de déstabiliser tout le système financier mondial. Donc, ne faites pas trop de mal à HSBC — et aux autres piliers, « too big to fail », du système financier.

J’ai d’abord vu passer cette affaire sur le blog du journaliste américain Matt Taibbi, le 13 décembre dernier :

If you are an important person, and you work for a big international bank, you won’t be prosecuted even if you launder nine billion dollars. Even if you actively collude with the people at the very top of the international narcotics trade, your punishment will be far smaller than that of the person at the very bottom of the world drug pyramid.

Le même jour, le grand chroniqueur Frank Rich, dans New York Magazine, écrivait :

If big banks can enable drug traffickers, terrorists, and the Ahmadinejad regime and still escape serious criminal punishment, what can they do that would break the law? Apparently nothing. By this legal standard, HSBC’s top officers could rape and pillage anyone they want, perhaps literally as well as metaphorically, and get to settle with a fine — a fine that no matter how ostensibly large can be written off as the cost of doing business. The government’s rationale for this « settlement » — that criminal indictments of HSBC would bring the bank to ruin and take the economy along with it — put big banks even more above the law than they were before the crash.

Et cette affaire HSBC n’est qu’un exemple.

Neil Barofsky, qui était l’inspecteur chargé de surveiller l’utilisation des fonds du programme TARP, et qui en a tiré un livre édifiant que j’aimerai bien lire si j’avais du temps, a aussi évoqué l’affaire sur son blog hébergé par The New Republic. Plus récemment, le 7 février 2013, dans le Financial Times, il élargit la perspective et va jusqu’à parler de « doctrine Geithner » :

The « Geithner doctrine » made the preservation of the largest banks, no matter the consequences, a top priority of the US government. Aside from moral hazard, it has also meant the perversion of the US criminal justice system. The US faces a two-tiered system of justice that, if left unchecked by the incoming Treasury and regulatory teams, all but assures more excessive risk-taking, more crime and more crises.

(…) The lack of robust enforcement is of course not limited to the Libor scandal. It was seen in the recent settlement talks with HSBC, when Treasury officials reportedly pressed the DoJ to consider the broad economic consequences that would follow an indictment. After hearing these arguments the DoJ chose not to criminally charge HSBC.

Bref, au nom du « risque systémique », les méga-banques et assimilées sont intouchables !

Parce que les mettre en difficulté risque de déstabiliser le « système financier », il ne faut pas mettre en difficulté les méga-banques.

C’est une prise d’otages.

C’est un des aspects par lesquels la finance moderne me parait ressembler à une entreprise terroriste. Pas tellement un terrorisme idéologique façon Al-Qaeda, ni même Action Directe ou la Rote Armee Fraktion, mais plutôt comme le SPECTRE de Ernst Stavro Blofeld. SPECTRE voulant dire « Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion » (ça marche aussi à peu près en anglais). Le mot principal est « extorsion ».

Soit vous me donnez tout ce que je demande, soit je fais tout péter.

Si vous faites quoi que ce soit contre moi, je fais tout péter.

J’ai la bombe. La bombe financière. Je suis un risque systémique. Je suis intouchable. Touchez-moi et je fais tout péter.

Combien de temps va durer cette prise d’otages ?

Bonne soirée.

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