Changer de vie ?

Changer de vie ?

Eh oui, pourquoi ne pas changer de vie ?

C’est juste un choix à faire, n’est-ce pas ? Y a qu’à se lancer !

En un sens, je l’ai déjà fait, dans une certaine mesure, plusieurs fois. Et tout le monde peut en dire autant. Tout le monde vit des changements. C’est une question d’échelle. D’ampleur, de nature, cohérence. On pourrait essayer de quantifier les changements, petits, moyens, grands, échelle de Richter et ces sortes de choses. Mais ce n’est pas mon propos.

Parmi les phrases contemporaines que je déteste, que je considère comme des malédictions, il y a celles-ci :

Si tu n’aimes pas ton boulot (ou ta maison), t’as qu’à en changer.

Si tu n’aimes pas ta femme (ou ton mari), t’as qu’à en changer.

Et dans la même veine, il y a bien sûr — est-il nécessaire d’indiquer les auteurs et les variantes ? — ce slogan :

La France, tu l’aimes ou tu la quittes.

T’as qu’à en changer !

Toute notre époque est marquée par cette obsession du choix.  Tout peut changer, il suffit de le choisir, de le vouloir, de le décider. Société de consommation. Yaka. Fokon.

Le point de départ me parait pourtant admissible et admis : pour faire court, la liberté, la richesse, le privilège, c’est le choix.

En 1979, Fernaud Braudel concluait la premier tome de sa trilogie « Civilisation matérielle, économie et capitalisme », intitulé « Les structures du quotidien », page 645 dans mon édition de poche de 1993, par ce paragraphe qui m’avait beaucoup impressionné, et que je tiens à reproduire ici, surtout la dernière phrase :

C’est ce qui a fait du précapitalisme l’imagination économique du monde, la source ou le signe de tous les grands progrès matériels et de toutes les plus lourdes exploitations de l’homme par l’homme. Non pas seulement à cause de l’appropriation de la « plus-value », du travail des hommes. Mais aussi de cette disproportion de forces et de situations qui fait que, à l’échelle d’une nation comme à l’échelle de l’univers, il y a toujours, au gré des circonstances, une place à prendre, un secteur à exploiter plus profitable que d’autres. Choisir, pouvoir choisir, même si le choix est en fait assez restreint, quel privilège !

J’insiste :

Choisir, pouvoir choisir, même si le choix est en fait assez restreint, quel privilège !

Seulement voilà, il y a une grande confusion entre changement, choix et progrès.

Je me rappelle de cette phrase, prononcée par une collègue suédoise, légère et hyper-américanisée, à la fin des années 1990s, que j’ai profondément haïe :

Change is good.

Le changement, c’est bien ? Sans blague ? Toujours et en tout lieu ?

Tous les changements ne sont pas des choix, beaucoup de changements sont subis — exemple : vous perdez votre emploi, « change is good, isn’t it » ?

Tous les choix ne sont pas réels, beaucoup de choix sont factices ou dérisoires — exemple : grâce aux libéralisations des marchés, vous avez le choix de votre fournisseur d’électricité, de gaz naturel, de téléphonie, etc — et ça vous apporte quoi concrètement ?

Tous les changements ne sont pas des progrès ou des améliorations, beaucoup de changements sont des régressions ou des dégradations — exemple : y a-t-il vraiment besoin d’un exemple ? La grande récession ? La crise climatique ? Une autre catastrophe ?

Par parenthèse, plutôt que « Le changement c’est maintenant », j’aurais préféré quelque chose avec le mot « progrès », mais il faut savoir se contenter de peu. Fin de la parenthèse.

Tout est supposé être affaire de choix, ce qui permet aux « winners » de justifier leur morgue et leur ingratitude : ils ne doivent rien à personne, ils ont juste su faire les bons choix, car ils sont talentueux. Inversement, les « losers » ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. La réussite n’est qu’une affaire de volonté, et l’échec aussi, c’est bien connu !

Tout est supposé être changeable, interchangeable, substituable, permutable, flexible et mobile. Ça tient lieu de philosophie à notre époque. C’est une philosophie pour enfants gâtés et pour oligarques. Pour ceux qu’on appelle par simplisme « les 1% » — même si pour certains économistes, il vaudrait mieux se limiter aux 0,1%.

Les oligarques, les 1%, ils peuvent choisir leur pays — s’ils n’en sont pas contents, ils filent en Belgique comme Arnault ou en Russie comme Depardieu. Les capitalistes peuvent choisir où localiser leur production, leurs ventes, leurs services, ils ont le choix, c’est comme ça les arrange, rien ne doit les contraindre (sinon ils font tout péter). Les sur-diplômés sur-connectés peuvent choisir leur job et leur pays, et s’ils perdent leur job, ils en profitent pour rebondir plus haut. That’s great! That’s a golden opportunity! Les « frequent flyers » peuvent choisir où ils vont partir en vacances avec leurs « miles ». Un monde de choix et de félicité. In the air.

Pour les 99%, c’est plus compliqué. Ils subissent les changements. Des millions de gens s’accrochent à un emploi misérable, faute de mieux. Des millions de gens n’imaginent pas « changer de pays », parce qu’ils ne le peuvent tout simplement pas. Des millions de gens vivent ensemble alors qu’ils ne s’aiment plus vraiment, pour toutes sortes de raisons. Sur terre. Agrippé à la terre.

Et j’en viens il y a une dimension psychologique essentielle pour moi. La conviction du destin. Ou est-ce le fatalisme ? L’idée qu’au fond, on n’a pas le choix. On est ce qu’on est, et on n’a pas le choix. On doit aller au bout de ce qu’on est, et on n’y échappera pas. Aussi loin qu’on aille, aussi loin qu’on fuit, on sera rattrapé par ce qu’on est. On n’a pas le choix.

Pas plus qu’on n’a le choix d’échapper à l’attraction terrestre, qui nous retient à terre.

Dans un épisode mythique (4X07) des X-Files, en 1996, Frohike énonçait ce jugement sur le Cigarette-Smoking Man :

His life has been anything but quiet, yet I believe nothing but desperate. He’s the most dangerous man alive, not so much because he believes in his actions, but because he believes his actions are all which life allows him. And yet… the only person that can never escape him… is himself.

Il y a un peu plus d’un an, grâce à une liseuse électronique, j’ai enfin lu le « Voyage au Bout de la Nuit », de Louis-Ferdinand Céline.

Il y a quelques mois, je suis tombé sur ces phrases de Charles Bukowski :

Qu’on pense aux millions de gens qui vivent ensemble à contre-coeur, qui détestent leur boulot mais craignent de le perdre, pas étonnant qu’ils aient des tronches pareilles. Il est presque impossible de contempler une physionomie ordinaire sans devoir détourner les yeux vers autre chose, une orange, un caillou, une bouteille de térébenthine, le cul d’un chien. Même dans les prisons, même dans les maisons de fous, il n’y a pas de tronches acceptables, et le médecin qui se penchera sur vous quand vous serez à l’agonie aura un masque d’abruti.

Changer de vie ?

Bonne nuit.

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