Pourquoi on nous prend pour des cons ?

Billet écrit en temps contraint.

Billet inspiré par une discussion il y a quelques trimestres avec un bon copain.

On a fait des études. Soyons précis : des classes préparatoires, des concours, des écoles d’ingénieurs. On en a chié. On n’a pas volé nos diplômes.

On a bossé. On n’a pas compté nos heures. On n’a pas ménagé nos efforts.

On s’est adaptés au monde du travail. On a produit des trucs. On a accepté d’être flexibles, de changer d’affectation. Pour certains, on a déménagé plusieurs fois, on a passé des années à l’étranger. On a changé d’équipe, d’entreprise, de secteur. A chaque fois on s’est adaptés. A chaque fois, on a fait nos preuves. A chaque fois, on a donné satisfaction.

On a acquis de l’expérience professionnelle. On s’est tenu à jour des nouvelles technologies, tant bien que mal.

On a été de bons exécutants. On a aussi été force de proposition. On a de l’expérience. On a de la bouteille. On a de l’énergie. On l’a prouvé à maintes reprises.

On a fait tout ce qu’il fallait faire. On est compétents. On est matures. Pour certains d’entre nous, on donne aussi tous les gages de sérieux et de sociabilité qui sont supposés rassurer — mariés, des enfants, une grosse voiture, un crédit immobilier, des vacances uniquement en période scolaire, etc.

Alors pourquoi on nous prend pour des cons ?

Pourquoi on nous refuse toute sorte de promotion ? Alors qu’on voit très bien que des gens bien moins capables, énergiques, compétents voient leurs carrières facilitées pour des raisons plus ou moins louches.

Pourquoi on ne nous écoute pas quand on remonte des difficultés, des alertes, des suggestions, des propositions ? Pourquoi on ne nous consulte pas avant de prendre des décisions absurdes ?

Pourquoi on ne nous implique pas, alors qu’on sait ce qu’il faut faire, qu’on est capables de le dire et de le faire, qu’on a fait nos preuves ?

Pourquoi on nous redemande régulièrement de refaire nos preuves, de faire comme si on repartait de zéro ? Pourquoi on nie nos capacités, notre expérience, notre lucidité, notre valeur ?

Pourquoi on nous assène régulièrement des discours imbéciles, des plans stratégiques ou tactiques qui ne tiennent pas la route, mais qu’on nous exhorte à adopter et à vendre, auxquels on nous ordonne d’adhérer de notre plein gré ?

Pourquoi on nous prend pour des cons ?

Pourquoi on nous traite comme des pions ?

Parce que nos expériences, compétences, connaissances, précisément font peur ? Parce qu’on ne veut pas entendre ce qui pourrait perturber une vision confortable mais absurde, une décision avantageuse mais impraticable ? Il est tellement plus facile de régner sur des ignorants !

Parce qu’on ne fait pas partie des gens qu’on écoute, juste de ceux qu’on exploite ?

Parce qu’on ne fait pas partie du bon clan, de la bonne secte, de la bonne loge, de la bonne confrérie, de la bonne clique ?

Parce que seule la finance et ses larbins décident ? L’ingénierie, la production, l’opérationnel, la technique, c’est la plèbe. L’intendance suivra !

Un peu tout à la fois.

Une des vérités glaçantes de notre temps est que les sociétés sont de plus en plus fermées, figées, stratifiées, inégalitaires et immobiles. En tout cas les sociétés occidentales — et certainement les Etats-Unis, pourtant encore nimbés du mythe d’une « société d’opportunités ».

Les beaux discours sur l’entreprise citoyenne, le management participatif, l’implication des collaborateurs, l’intelligence collective, sont des leurres. J’écris en temps contraint, donc je ne développe pas plus ce soir, il y aurait pourtant beaucoup à dire. Ces beaux discours masquent un immense mouvement de régression, de cloisonnement, et de mépris.

Il y a de moins en moins d’organisations qui peuvent prétendre être méritocratiques — il y en a même de moins en moins qui le prétendent. Le cynisme gagne du terrain d’année en année. Le favoritisme, le clientélisme, le copinage, la connivence, les « réseaux », les « petits maffias » se cachent de moins en moins.

Les nouvelles générations ne sont pas stupides. Elles sont lucides. Chaque nouvelle génération est plus lucide que la génération précédente, jusqu’à ce que, vieillissant, elle perde lentement de sa lucidité. Et que voient les nouvelles générations de maintenant ? Qu’il ne sert pas à grand’chose de se bouger. Que tout est verrouillé. Que tout est truqué.

Bien évidemment, il faut relativiser. Il y a quelques décennies les sociétés n’étaient pas très ouvertes, elles étaient juste un peu moins fermées que maintenant. Pierre Bourdieu a écrit le gros de son oeuvre dans les années 1970s-1980s. Jean-Jacques Goldman chantait en 1987 :

Ici, tout est joué d’avance
Et l’on n’y peut rien changer
Tout dépend de ta naissance
Et moi je ne suis pas bien né

Combien de temps avant qu’on ne puisse appliquer aux sociétés occidentales des vieux dictons soviétiques des années 1980s tels que :

Ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler.

Pourquoi on nous prend pour des cons ?

Parce qu’ils le peuvent.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Pourquoi on nous prend pour des cons ?

  1. Plusieurs explications possibles.

    Déjà, le principe de Peter, que j’aime beaucoup et que je trouve très juste.

    Et puis la stupidité comme mode de management 😉

    http://www.latribune.fr/blogs/mieux-dans-mon-job/20130212trib000748341/-la-stupidite-comme-mode-de-management-.html

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