Des chiffres et de la divergence entre la France et l’Allemagne

Je suis étonné que certains chiffres extrêmement puissants ne soient pas assez connus.

Ainsi, on parle beaucoup de divergence entre la France et l’Allemagne, entre l’économie française et l’économie allemande, entre la société française et la société allemande. Il me semble que l’économiste Jacques Sapir (dont je recommande fortement le blog), au printemps dernier, avait trouvé les chiffres qui résument le mieux cette divergence. Par exemple, dans une interview à Atlantico le 25 mai 2012 :

Pour parler de couple, il faut être deux. Or, la réalité est que les économies de nos deux pays divergent, et cela depuis des années. Là où l’Allemagne peut se contenter de créer peu d’emplois, car elle doit faire face à la chute brutale de sa démographie, la France est contrainte d’en créer bien plus. Avec pourtant une population plus importante que celle de la France (83 millions contre moins de 66 millions), l’Allemagne ne voit qu’environ 280 000 de ses jeunes arriver sur le marché du travail chaque année, alors qu’ils sont entre 750 000 et 800 000 pour la France. L’obligation de créer des emplois a imposé une politique bien plus expansionniste à la France. Telle est l’un des sources de notre déficit budgétaire persistant.

Cette intervention implique notamment qu’on admette qu’un des buts essentiels d’un système économique, c’est de créer des emplois pour les gens. Ça ne va pas de soi, en notre époque où le social a été écrasé par le financier, j’y reviendrai.

Ces deux chiffres me paraissent édifiants : chaque année, la France doit créer presque trois fois plus d’emplois que l’Allemagne pour sa jeunesse. 750 000 contre 280 000 !

J’ai fait quelques recherches ces derniers temps pour essayer de trouver des chiffres comparables, d’autres sources les confirmant ou les infirmant. J’ai été surpris de ne rien trouver d’aussi expressif. Un article d’un autre économiste, dans Le Nouvel Observateur le 26 août 2011, dit :

En France, le marché du travail augmente d’environ 140 000 personnes par an — solde entre les jeunes qui arrivent et les vieux qui partent à la retraite. En Allemagne, il diminue de 50 000 personnes par an.

En fait, je me demande à quel point la réalité des divergences structurelles franco-allemandes est perceptible, et perçue.

Pour la plupart des gens qui ont grandi dans les années 1970s-1980s, la parité franco-allemande, et la convergence franco-allemande, sont des données naturelles.

Les concepts-clefs du traité de Maastricht, négocié fin 1991 et ratifié en 1992, sont bien des critères de convergence, supposés acter la convergence entre elles des économies et des sociétés.

Je suis frappé par la différence avec les sinistres éléments de langage du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance, imposé par Angela Merkel à Bruxelles fin 2011, le TSCG ou « pacte budgétaire européen ». Cette différence, pour diverses raisons, me semble elle aussi passée un peu inaperçue.

Citons les textes.

Maastricht, 1991 : Quatre critères, et pas de valeur absolue — les fameux 3% de déficit et 60% de dette pour le critère financier ne viennent qu’en annexe :

Les rapports examinent également si un degré élevé de convergence durable a été réalisé, en analysant dans quelle mesure chaque État membre a satisfait aux critères suivants:
– la réalisation d’un degré élevé de stabilité des prix; ceci ressortira d’un taux d’inflation proche de celui des trois États membres, au plus, présentant les meilleurs résultats en matière de stabilité des prix;
– le caractère soutenable de la situation des finances publiques; ceci ressortira d’une situation budgétaire qui n’accuse pas de déficit public excessif au sens de l’article 104 C paragraphe 6;
– le respect des marges normales de fluctuation prévues par le mécanisme de change du Système monétaire européen pendant deux ans au moins, sans dévaluation de la monnaie par rapport à celle d’un autre État membre;
– le caractère durable de la convergence atteinte par l’État membre et de sa participation au mécanisme de change du Système monétaire européen, qui se reflète dans les niveaux des taux d’intérêt à long terme.

TSCG, 2011 : Rien sur la stabilité des prix, rien sur les taux d’intérêt, non, pour ça, évidemment, il faut « laisser faire les marchés ». Tout tient dans l’article 3 :

a) la situation budgétaire des administrations publiques d’une partie contractante est en équilibre ou en excédent;

Autrement dit : tout déficit est interdit. Point. On ne condamne même plus juste les déficits « excessifs », non, il ne peut y avoir que de l’excédent ou de l’équilibre. Cependant, généreusement, on met une nuance :

b) la règle énoncée au point a) est considérée comme respectée si le solde structurel annuel des administrations publiques correspond à l’objectif à moyen terme spécifique à chaque pays, tel que défini dans le pacte de stabilité et de croissance révisé, avec une limite inférieure de déficit structurel de 0,5 % du produit intérieur brut aux prix du marché. Les parties contractantes veillent à assurer une convergence rapide vers leur objectif à moyen terme respectif.

En 1991, on voulait converger les uns vers les autres, à commencer par la France et l’Allemagne, raisonnablement, en mesurant des degrés de convergence dans la durée, etc. En 2011, on décide de s’aligner brutalement vers le modèle abstrait et idéal imposé par Angela Merkel, quoi qu’il en coûte, et au plus vite. Passons les détails.

J’ai déjà longuement expliqué en quoi Angela Merkel me semble dangereuse pour l’Europe. Je ne reviendrai pas ici sur les présupposés idéologiques, moraux et religieux qui semblent l’animer. Ses présupposés n’ont que faire de l’équilibre entre les nations. Ses présupposés sont inégalitaires. Il faut que les mauvais, les inférieurs souffrent ; il faut que les bons, les supérieurs soient récompensés.

Vu de 1990 – 1991, les années où Maastricht fut préparé et négocié, la France et l’Allemagne pouvaient sembler des pays comparables. Et surtout, ils voulaient se considérer comme tels. Comparables. Voisins. Symétriques. Compatibles. Des pays susceptibles de converger. Comme le reste des pays de la Communauté (quel beau mot !) Economique Européenne. Converger ensemble, et surtout prospérer ensemble, se développer ensemble, s’enrichir ensemble — ce qui semble maintenant passé de mode, comme je l’ai déjà évoqué.

Au Parlement Européen, la France et l’Allemagne avaient jusqu’en 1990 symboliquement le même nombre de députés. Toutes sortes de données, toutes sortes de symboles, entretenaient l’idée d’un équilibre franco-allemand. Et au-delà, d’un équilibre européen. Constaté autant que voulu.

Et puis les choses ont évolué. Regardons quelques chiffres sur Wikipedia, avec circonspection.

Prenons la population :

1992 : FR 57,1 - ALL 81,0
2008 : FR 62,1 - ALL 82,0

En apparence, on se rapproche. Mais je note surtout que, en seize ans, la France a grandi de 5 millions d’habitants, contre seulement 1 million pour l’Allemagne.

Taux de fécondité :

1992 : FR 1,73 - ALL 1,29
2008 : FR 2,00 - ALL 1,38

L’écart croit.

Naissances :

1992 : FR 743K - ALL 885K
2008 : FR 801K - ALL 843K

En seize ans, +7% en France, -5% en Allemagne.

Verra-t-on bientôt un premier « croisement des courbes » : plus de naissances en France qu’en Allemagne ? Préparant quelques décennies plus tard un autre « croisement des courbes » : la population française dépassant la population allemande ?

Il n’y a pas besoin de regarder si loin.

La conséquence, maintenant, c’est que l’Allemagne est un pays qui vieillit rapidement, et sa population stagne en attendant de décliner. La France, malgré tous ses défauts, vieillit moins, et sa population devrait continuer d’augmenter. Ce sont deux tendances extrêmement lourdes. C’est une divergence majeure.

Les conséquences de cette divergence sont très nombreuses. Par exemple, les besoins en logements neufs, en équipements publics supplémentaires, maternités, hôpitaux, écoles, sont donc différents de part et d’autre. Côté allemand, peu de besoins nouveaux, pas besoin de construire, d’investir, donc pas besoin de s’endetter pour cela. Côté français, il faut construire, investir, quitte à s’endetter pour cela. Enlevez les enfants du paysage, et vous verrez le monde très différemment — mais Angela Merkel peut-elle comprendre un monde fait pour des enfants ?

Et pour l’emploi, nous voilà ramenés aux chiffres de Jacques Sapir. Côté allemand, il n’y a que 280 000 jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail. Côté français, il y en a plus de 750 000.

Non, décidément, je ne comprends pas que ces chiffres-ci ne soient pas plus souvent exposés. Alors que les médias dominants harcèlent de toutes sortes de chiffres sur le « modèle allemand », le « fardeau de la dette », et autres poncifs, pourquoi ne pas rappeler ceux-ci ?

Bonne soirée.

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