Le bruit et la vie

Certains soirs, je voudrais que tout s’arrête.

Je voudrais que s’arrêtent le bruit, le tumulte, la fureur, l’agitation, le fracas. Je voudrais du calme. Je voudrais du détachement, de la sérénité, de l’abandon.

Et en plus, je voudrais me vider la tête, pour être sûr que lorsque je vais m’endormir, je ne serai pas rattrapé par tel ou tel tourment de la journée, plus ou moins reconditionné par les malices du cortex.

Je sais bien que la vie est bruyante, que les enfants sont bruyants, que parler et échanger c’est bruyant, que vivre c’est bruyant. Le travail, les open spaces, les cantines, les lieux publics, les transports, les voitures, les bus, tout n’est que bruit et mouvement. C’est la vie. Je le sais. C’est comme ça.

Antonin Artaud disait :

Là où ça sent la merde ça sent l’être.

Là où il y a de la vie, il y a du bruit. Le seul vrai silence est celui de la mort. On doit pouvoir dire ça. Ça a surement déjà été dit. Admettons.

La vie c’est le bruit. Admettons. Mais je n’arrive pas à accepter que le bruit c’est la vie. La vie ça doit être un petit peu plus que du bruit. Ce n’est pas juste faire du bruit, c’est aussi faire du sens. C’est maîtriser le bruit, le canaliser, le maîtriser, atténuer ses excès. On n’a pas besoin du bruit. On ne doit pas avoir besoin de hurler pour se faire entendre. On ne doit pas avoir besoin de s’agiter pour se croire vivant.

J’ai étudié jadis la thermodynamique et le traitement du signal. J’ai été — je suis toujours — fasciné par la théorie de l’information de Claude Shannon. Je sais encore vaguement ce qu’est un rapport signal sur bruit, par exemple. Je sais vaguement qu’on peut filtrer le bruit, agir pour éviter ses effets, mais jamais vraiment complètement. Il faut vivre avec. C’est juste une nuisance. On n’en meurt pas. Mais il n’est pas la vie. Ce qui compte, ce qui fait la vie, l’humanité et la civilisation, c’est le signal. Le sens. L’information. Pas le bruit.

J’ai aussi fait de la mécanique des fluides, et je sais que tous les écoulements ne sont pas laminaires, parallèles, lisses et tranquilles, la vie n’est pas un long fleuve tranquille, c’est plutôt un écoulement turbulent, avec des molécules qui partent à contre-sens, de l’agitation, de la déperdition d’énergie et des bulles qui font du bruit.

Je sais bien que notre époque est celle de la société du spectacle, dont l’unité de mesure est le buzz, ou UBM, unité de bruit (ou de buzz) médiatique. Il y a eu un hyper-président dont la spécialité était de faire feu de tout bois, et de faire bruit de tout sujet. Il faut que les écrans illuminent, que les hauts-parleurs hurlent, que les esprits s’échauffent, que l’électricité jaillisse. L’époque est au bruit et à la fureur assistés par ordinateur. Notre époque me fatigue. Notre époque m’épuise.

Je ne demande pas le silence. Je voudrais juste que le bruit soit apaisé. Je voudrais n’entendre plus que le bruit du vent, le doux souffle du vent froid sur la plaine, qui vient frôler les arbres, qui se glisse sans violence le long des rues, contourne les obstacles et enveloppe doucement les maisons. Sans agressivité. Sans hurlements. Sans écrans qui font mal aux yeux. Sans machins qui stimulent les terminaisons nerveuses, jusqu’à rendre fou l’ensemble du système nerveux derrière.

Je voudrais juste un peu de calme.

Je repense à l’entrée « RIEN », dans « L’Encyclopédie du Savoir Absolu et Relatif », de Bernard Werber, plus précisément dans « Les Fourmis », en 1991.

RIEN : Qu’y a-t-il de plus jouissif que de s’arrêter de penser ? Cesser enfin ce flot débordant d’idées plus ou moins utiles ou plus ou moins importantes. S’arrêter de penser ! Comme si on était mort tout en pouvant redevenir vivant. Etre le vide. Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus quelqu’un qui ne pense à rien. Etre rien. Voilà une noble ambition.

Et je repense à Fabienne Thibeault. « La complainte de la serveuse automate ». Starmania, 1978. Encore une fois, j’ai parfaitement du conscience du caractère forcément dépressif de la chose.

J’ai pas d’mandé à v’nir au monde
J’voudrais seul’ment qu’on m’fiche la paix
J’ai pas envie d’faire comme tout l’monde
Mais faut bien que j’paye mon loyer

Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix.

Bonne soirée.

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