YBGIBG

YBGIBG est un acronyme qui en dit terriblement long sur notre époque.

YBGIBG. You’ll be gone and I’ll be gone. Ou le contraire, je ne sais pas s’il y a un bon sens. IBGYBG. I’ll be gone and you’ll be gone.

Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas plus connu.

Je l’ai découvert par l’un des éditorialistes vedettes du New York Times, Thomas L. Friedman (à ne pas confondre avec feu l’économiste Milton Friedman), au coeur de l’implosion financière de l’automne 2008, le 14 octobre 2008 précisément :

Our financial bubble, like all bubbles, has many complex strands feeding into it — called derivatives and credit-default swaps – but at heart, it is really very simple. We got away from the basics — from the fundamentals of prudent lending and borrowing, where the lender and borrower maintain some kind of personal responsibility for, and personal interest in, whether the person receiving the money can actually pay it back. Instead, we fell into what some people call Y.B.G. and I.B.G. lending: « you’ll be gone and I’ll be gone » before the bill comes due.

YBGIBG. You’ll be gone and I’ll be gone. Tu seras parti et je serai parti.

Dans le cadre des subprimes, il y a un empilement de couples acheteur-vendeur. A la base, l’emprunteur sent qu’il ne pourra jamais rembourser son prêt, mais il se dit, se laisse convaincre, que dans 3 ans, il revendra sa maison plus cher et ça le sauvera. Le banquier sait que le prêt ne sera jamais remboursé, mais il s’en fiche, dans les semaines qui suivent il aura titrisé la créance, et ça sera plus son problème. Aux étages supérieurs, le jeu de dupes se poursuit avec ceux qui achètent et revendent les titres de créance, les découpent, les packagent et repackagent, pour les fourguer à n’importe qui.

Notre époque est obsédée par le court-terme, mais on sous-estime, je pense, jusqu’où vont les conséquences de cette folie.

Les produits financiers assis sur les crédits hypothécaires pourris ne sont qu’un exemple emblématique — qui a mis à genou la planète. Mais il y a des milliers d’autres instances de ce phénomène.

La seule chose qui compte, c’est vendre. La seule autre chose qui est un peu considérée, c’est acheter. Il y a donc des vendeurs et des acheteurs. Des professionnels. Des grands professionnels. Ne parlons plus de producteurs, de travailleurs, de consommateurs, d’opérationnels, de techniciens, oublions-les, c’est la plèbe, les grouillots, l’intendance. Ce qui compte, c’est qu’un vendeur vende — et qu’un acheteur achète.

Le vendeur se fiche éperdument de ce qu’il a vendu, une fois qu’il l’a vendu. Mais l’acheteur aussi, se fiche éperdument de ce qu’il a acheté, une fois qu’il l’a acheté. Pour toutes sortes de raisons. S’il s’agit de traders, c’est parce que la chose aura été revendue très vite, parfois dans les minutes qui suivent. Dans un cas plus général, c’est parce que l’un et l’autre ne seront plus là lorsque la chose se révélera toxique, inexploitable, explosive, nocive : ils auront changé de trottoir — changé d’équipe, de domaine, de secteur, d’employeur. Et dans certains cas, c’est parce qu’ils sont juste dans une organisation bien fragmentée et spécialisée, qui a institutionnalisé l’irresponsabilité et le cynisme : moi j’ai vendu, le reste ne me regarde pas, moi j’acheté, le reste ne me regarde pas, que les gueux se débrouillent, l’intendance n’a qu’à suivre !

Bref, d’une manière ou d’une autre, voilà des gens parfaitement irresponsables, complètement détachés des conséquences de leur transaction. Ils sont juste là pour prélever leur part.

Le vendeur encaisse sa commission, l’acheteur touche sa prime, ils boivent du champagne, et d’autres seront là pour subir les conséquences de leur bonne affaire.

Partout, je vois cette logique à l’oeuvre. Le vendeur et l’acheteur se mettent d’accord sur le dos de ceux qui viendront après, ceux qui vont avoir à essayer de tirer quelque chose de la chose.

Jacques Chirac a dit en 1988, en pleine campagne présidentielle, une phrase devenue légendaire :

Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent.

C’était en-dessous de la réalité, ou plutôt de ce qu’est devenue la réalité. Les promesses des acheteurs aux vendeurs n’engagent que ceux qui auront à en subir les conséquences aveugles. Elles n’engagent pas les vendeurs. Elles n’engagent pas les acheteurs. Les promesses n’engagent ceux vont être amenés à tenter de tenir les promesses : ceux qui vont découvrir des actifs pourris dans leurs livres de compte, ceux qui vont devoir utiliser des produits défectueux, ceux qui ont devoir fournir une prestation bradée.

L’écrivain américain Upton Sinclair a dit en 1935, alors qu’il faisait campagne pour le poste de gouverneur de Californie :

It is difficult to get a man to understand something, when his salary depends upon his not understanding it.

Là aussi, je pense que cette formule d’un autre temps est très en-dessous de la réalité de ce qu’est devenu le monde depuis. Les emplois dont l’essence même est de mentir, ou de feindre l’ignorance pour justifier un salaire, une prime, un bonus, se sont multipliés.

La folie de l’argent, la fureur du court-terme, l’obsession de l’immédiateté, l’hyper-spécialisation, tout cela a produit des horreurs telles que la crise des subprimes, et en produira d’autres.

Tout est supposé pensable comme une transaction commerciale. Tout est supposé donner lieu à un marché. Pour toute chose, il faut un vendeur. Et un acheteur. Il doit y avoir quelque chose à vendre, à acheter, à échanger. Il doit y avoir matière à spéculer. Il faut qu’il y ait besoin de traders. C’est nécessaire. C’est forcément nécessaire. Puisqu’on vous le dit ! Il faut être moderne !

Et à l’arrivée, voir par exemple ce qu’on commence à découvrir sur le « marché de la viande ». Comme l’a résumé le journaliste Fabrice Nicolino dans Libération le 14 février 2013 :

[une industrie qui] a échappé au contrôle social et moral des humains (…) la transformation de la viande est un business mondialisé, avec sa spéculation, ses traders, ses truands.

Un business qui fait du chiffre. Des vendeurs qui touchent leurs commissions. Des acheteurs qui touchent leurs primes. Des traders qui prélèvent leur part.

Tous ces gens s’enrichissent sans se sentir responsables de rien, sinon de leur enrichissement décomplexé — oh que je déteste ce mot, mais c’est bien de cela qu’il s’agit. L’argent n’a pas d’odeur. Après eux le déluge. Take the money and run.

Si ça tourne mal … quand ça tournera mal … ils ne seront plus là. You’ll be gone, I’ll be gone.

YBGIBG.

Bonne soirée.

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