Fukushima et moi, confessions d’un ancien adepte du nucléaire

Le 11 mars, c’était l’anniversaire de Fukushima.

Je pense que le 11 mars, ce sera pour toujours l’anniversaire de Fukushima. En tout cas pour moi.

J’ai grandi dans la France des années 1970s et 1980s, orgueilleuse, très fière de son programme électro-nucléaire, très fière de son « indépendance énergétique », très fière d’être devenue le « château d’eau électrique de l’Europe ».

J’ai fait des études d’ingénieur, et je croyais au progrès technique, je croyais aussi à la rationalité des choses, la possibilité de gérer les organisations et les systèmes de manière rationnelle, efficiente et efficace.

Je croyais très fermement que le nucléaire était une bonne source d’énergie. Cela faisait partie de mes croyances de base.

Je me rappelle des arguments. Le nucléaire préserve des soubresauts géopolitiques du Moyen-Orient car l’approvisionnement en uranium est diversifié et ne vient pas de ce genre de pays à risques. Le nucléaire ne rejette pas de dioxyde de carbone et ne contribue pas à l’effet de serre. Certes, une centrale nucléaire est un système dangereux, mais c’est gérable. Certes, le stockage à long-terme des déchets nucléaires est dangereux, mais c’est gérable.

L’accident de Tchernobyl en 1986 ne m’a pas fait douter le moins du monde. C’était l’Union Soviétique, ils n’avaient pas les normes de sécurité et de qualité occidentales, c’était un pays décadent et en plein déroute, de toutes façons. Nous étions supposés être tellement supérieurs !

Les doutes me sont venus très lentement, au fil des années, au fil des expériences. Pas par des réflexions sur le sujet du nucléaire proprement dit. Par l’expérience au sens large.

Je suis rentré dans le monde du travail.

J’ai découvert que les organisations et les systèmes sont très rarement gérés proprement. L’entropie, le bordel ambiant, les consignes pas respectées parce qu’elles sont inadaptées, ou parce que la hiérarchie l’impose, les injonctions paradoxales, l’irresponsabilité croissante en montant la chaîne de décision, le mensonge, la manipulation, l’inertie, la latence, l’improvisation permanente, la bidouille, la part du hasard, la part de la chance, l’incertitude, le risque, et j’en passe et des meilleurs.

Je me souviens être parti en vacances en avion, après avoir passé des mois sur mon premier gros projet complexe, certes couronné de succès, mais accablé de toutes sortes d’aléas, de dysfonctionnements, d’instabilités. Je n’ai pas dormi de tout le vol, mon esprit avait été trop habitué à traquer et analyser le défaut, il se saisissait de n’importe quel détail, vibration, clignotement, pour imaginer le pire. Je devais être bien fatigué.

J’ai pris conscience de la vulnérabilité des choses, et de l’immodestie de ceux qui ont quelque chose à vendre, ou quelque pouvoir à défendre. Les choses sont plus fragiles qu’on ne le croit. L’imprévisible dépasse très souvent le prévisible. Parenthèse : un livre que je lirai si j’avais le temps : « Le Cygne Noir », de Nassim Nicholas Taleb.

J’ai découvert l’incapacité de presque tout ou tout le monde à raisonner vraiment à long-terme. Et la futilité d’imaginer mettre en oeuvre quelque chose fonctionnant plusieurs siècles, sauf miracle.

J’ai enfin découvert que les organisations sont de plus en plus gérées dans le seul sens de l’intérêt financier des dirigeants, et parfois des représentants des détenteurs de capitaux. Bref, le néo-libéralisme. Et jusqu’où va la recherche de profit, en terme d’économies de bout de chandelle, de réductions mesquines des programmes d’entretien, de sous-traitance sous-qualifiée, et toutes ces joyeusetés.

En France, c’était aussi les années où on a graduellement livré GDF puis EDF à ce mode de gestion. Glaçant. Les centrales nucléaires gérées comme des « cost centers », selon le jargon de la finance ? Avec, à la clef, l’arrivée de toutes sortes de « cost-killers », et surtout de leur état d’esprit ? Glaçant, je vous dis.

La catastrophe de Fukushima, dans la foulée du séisme du 11 mars 2011, n’a été, si j’ose dire, que la cerise sur le gâteau. La fin finale de toute illusion.

Malgré toute la propagande qui a suivi, la catastrophe de Fukushima illustre la plupart des points que je crois essentiels. Tepco, au nom du profit, a sous-estimé les risques. L’imprévisible dépasse le prévisible. Les organisations sont mal organisées. Etc.

Je crois que le nucléaire est trop dangereux pour nous. Pour les humains tels qu’ils sont vraiment, et pour les organisations humaines telles qu’elles fonctionnent vraiment.

Je crois que les centrales nucléaires sont beaucoup plus dangereuses, beaucoup plus fragiles qu’on ne le croit. Y compris les françaises. Et pas seulement celles qui sont en zone sismique. Toutes. Beaucoup trop dangereuses.

Je crois que le stockage des déchets nucléaires à long-terme est beaucoup plus utopique qu’on ne le croit.

Quant aux arguments sur l’indépendance énergétique de la France et la sécurité des approvisionnements en uranium, qui y croit encore vraiment depuis certaines opérations l’hiver dernier au Niger et au Mali ?

Je crois que le nucléaire, au moins sous sa forme actuelle, est une impasse historique. Une erreur d’aiguillage. Une mauvaise bifurcation.

Alors, il faudra plusieurs décennies à la France, moins à quelques autres pays, pour sortir du nucléaire, mais il le faudra. Ca ne facilitera pas l’équation des gaz à effet de serre, mais il le faudra quand même.

Ou plutôt, il le faudrait.

Car il y a beaucoup d’intérêts particuliers en jeu — égoïstes, bien compris, bien organisés, et persuadés d’être à l’abri en cas de naufrage. J’ai déjà cité la parabole du Titanic selon James Cameron, je vous y renvoie.

We can’t turn because of the momentum of the system, the political momentum, the business momentum. There too many people making money out of the system, the way the system works right now and those people frankly have their hands on the levers of power and aren’t ready to let them go.

Bonne nuit.

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