La question allemande et l’Histoire tragique

Je vois se multiplier les articles et discussions sur les déchirures de l’Europe se multiplier. Pas seulement dans l’ombre grandissante du centenaire de 1914.

J’ai vu passer plusieurs articles parlant ouvertement du risque de guerre en Europe. Ainsi ce titre très explicite dans le Daily Mail (qui n’est pas que un tabloïd) du 13 mars 2013 : « Could Germany spark another war? I fear it’s all too possible ». Article assez court, facile à lire, mais pas inutile.

J’ai vu aussi réapparaître l’expression, la terrible expression, « la question allemande ». Le long article du NewStatesman, daté du 14 mars 2013, intitulé « Cracked heart of the old world« , mérite d’être lu, et amplement cité :

A spectre is once again haunting Europe — the spectre of German power. The past five years have coincided with a remarkable increase in the influence of Germany, which has so far weathered the world economic crisis well and has been reluctant to empower the European Central Bank to embark on the bond-buying spree that the countries of the bankrupt European periphery so crave, prescribing for them a diet of unpalatable fiscal « rules » instead.

(…) The German question has mutated over more than half a millennium. (…) For roughly 80 years after unification, Germany was too strong, and either threatened world peace or appeared to do so. Then followed about half a century in which Germany was relatively weak in political terms, and contributed far less to the western cause than it could have done.

(…) One way or the other, the German question persists and will always be with us. This is because, whenever Europe and the world think they have solved it, events and the Germans change the question.

La « question allemande » est une terrible expression, parce que, forcément, dans l’inconscient de tout Européen un peu éduqué, elle résonne avec une autre expression, la « question juive » — elle-même indissociable d’une autre expression terrible, « solution finale ». Historiquement, les deux sujets sont relativement dissociables, mais psychologiquement c’est plus difficile.

Le contenu précis de l’expression « question allemande » lui-même est variable. Une petite promenade sur Wikipedia le montre facilement : tapez en anglais « German question », vous trouvez une fiche intitulée « German question » ; tapez en français « question allemande » renvoie sur une fiche intitulée « unité allemande ».

La « question allemande » est une terrible expression, parce qu’elle renvoie à une longue histoire de guerres. L’article du NewStatesman raconte l’histoire en suivant la chronologie, mais je préfère une présentation par ordre anti-chronologique, pour insister sur l’impression de causalité, de fatalité, de cette histoire.

La dernière guerre liée à la « question allemande » est la Seconde Guerre Mondiale. Qui est en partie la conséquence de la Première Guerre Mondiale. Qui est elle-même en partie issue des guerres menées par Bismarck, contre le Danemark, contre l’Autriche puis contre la France, pour fonder le Deuxième Reich en 1871. Les entreprises de Bismarck sont elles-même en partie motivées par les événements de 1848, et avant cela par l’équilibre européen défini au Congrès de Vienne en 1815. Le Congrès de Vienne tentait lui-même de clore le tumulte des guerres napoléoniennes, de l’abandon du Premier Reich en 1806, et de la déstabilisation de l’ancien ordre européen par la Révolution Française. Et ainsi de suite, on peut remonter à la Guerre de Trente Ans, et encore plus loin.

La « question allemande » est une terrible expression, qu’on pouvait cependant supposer close, d’abord par 1945, puis par 1990.

1945 : Ce qui a forcé un règlement significatif de la « question allemande », c’est le carnage de la deuxième guerre mondiale (près de 9 millions de morts allemands, plus de 10% de la population du Reich). Ont suivi divers choix imposés par les vainqueurs, notamment des frontières redessinées, avec des déplacements de population massifs (des millions de personnes évacuées de Silésie et de Poméranie, notamment), et la restauration de trois Etats germanophones importants, la République Fédérale, la République Socialiste, et la République Autrichienne. Brad DeLong a publié à l’automne dernier une longue et impressionnante évocation des alternatives envisagées à l’époque (« The Morgenthau Plan and the Marshall Plan« ) — notamment dissoudre l’Allemagne en un chapelet de petits Etats et de cités-Etats.

1990 : Après quatre décennies de paix forcée, à l’ombre des deux parapluies thermonucléaires, après perestroika et glasnost, arrive le temps de la réunification. Sont signés plusieurs traités, actant notamment que l’Allemagne reconnaît ses frontières, abandonne définitivement toute prétention territoriale. Ces traités faisaient consensus, car dans l’Allemagne des années 1990s, à part quelques excités, plus personne ne songeait à remettre en cause les frontières et les équilibres européens. La « question allemande » semblait résolue. Pour la première fois depuis plusieurs siècles, l’Allemagne était en paix avec tous ses voisins, aucune de ses frontières n’étant contestées — du reste, on pouvait alors dire exactement la même chose de la plupart des pays d’Europe.

Une ère inédite semblait s’ouvrir. La question allemande semblait close. Et les doutes ne sont revenus que très récemment. En 2009 encore, Roger Cohen pouvait écrire, à l’occasion des élections générales en République Fédérale :

It’s easy to forget these days that solving « the German question » took much of the 20th century.

En 1990, la « question allemande » semblait close.

En 1990 et dans les années qui ont suivi, beaucoup de « questions » semblaient closes. Beaucoup de tragédies historiques semblaient terminées, ou sur le point de se terminer.

En 1990, Francis Fukuyama devenait célèbre avec le concept, hérité d’Hegel et de Kojève, de « fin de l’Histoire ».

Voulions-nous oublier que l’Histoire est tragique ?

A suivre.

Bonne soirée.

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