A quoi je sers – par mon travail ?

Billet écrit en temps contraint.

Dimanche soir. Demain lundi matin.

Demain il faut retourner au travail. J’hésite à parler de travail dans ce blog, comme de quelques autres sujets, parce que je redoute de me laisser entraîner à des évocations trop personnelles, trop subjectives. C’est une inhibition comme une autre. Elle se dissipe lentement.

Car le fait est que  j’ai des choses à dire sur le travail. Sur le monde du travail, ou plutôt les mondes du travail, pour ceux que j’ai vus, et ce que j’en ai vu.

J’ai été formé, formatté, et je me suis auto-formatté, pour attendre beaucoup du travail.

Je fais partie des gens qui veulent (ou voulaient) s’incarner dans leur travail, se réaliser par leur travail, se révéler par leur travail, exister par leur travail. Il parait qu’ils sont de plus en plus rares, j’y reviendrai peut-être.

J’ai grandi, et je suis arrivé dans le monde professionnel, avec des incantations très fortes dans la tête, sur l’importance de ce qui est supposé se passer dans le monde du travail, de ce que le travail doit permettre d’accomplir.

Pour aller vite, pour donner une idée, deux références. Datées. Très datées.

Quelques paroles de Jean-Jacques Goldman dans les années 1980s — la chanson s’appelle tout simplement « A quoi tu sers ? »

A quoi tu sers ? Pourquoi t’es là ?
Qu’est-ce que t’espères ? A quoi tu crois ?

Y’en a qui meurent, qui prient pour un morceau de terre
Y’en a qui risquent leur vie pour passer la frontière
(…)
C’est à toi, c’est ton tour, qu’est-ce que t’as dans les veines ?

Quelques paragraphes de Bernard Werber dans « Le Jour des Fourmis », paru en 1992 :

Rien de ce qui vous entoure dans le temps et dans l’espace n’est inutile. Vous n’êtes pas inutile. Votre vie éphémère a un sens. Elle ne vous conduit pas à une impasse. Tout a un sens.

Agissez.

Faites quelque chose, de minuscule peut-être, mais bon sang, faites quelque chose de votre vie avant de mourir. Vous n’êtes pas né pour rien. Découvrez ce pour quoi vous êtes né. Quelle est votre infime mission?

Vous n’êtes pas né par hasard.

Faites attention.

Je croyais, je voulais croire, I wanted to believe, et puis j’ai traversé le miroir.

Qu’y a-t-il de l’autre côté du miroir ? C’est peut-être ce monologue de Bruno, dans « Les Particules Elementaires » de Michel Houellebecq, roman exceptionnel que j’ai lu presque d’une traite en janvier 1999, qui le décrit le mieux.

Je ne sers à rien, dit Bruno avec résignation. Je suis incapable d’élever des porcs. Je n’ai aucune notion sur la fabrication des saucisses, des fourchettes ou des téléphones portables. Tous ces objets qui m’entourent, que j’utilise ou que je dévore, je suis incapable de les produire ; je ne suis même pas capable de comprendre leur processus de production. Si l’industrie devait s’arrêter, si les ingénieurs et techniciens spécialisés venaient à disparaître, je serais incapable d’assurer le moindre redémarrage. Placé en dehors du complexe économique-industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie : je ne saurais comment me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal. Totalement dépendant de la société qui m’entoure, je lui suis pour ma part à peu près inutile ; tout ce que je sais faire, c’est produire des commentaires douteux sur des objets culturels désuets. Je perçois cependant un salaire, et même un bon salaire, largement supérieur à la moyenne. La plupart des gens qui m’entourent sont dans le même cas.

Je travaille dans un bureau, dans un « open-space », avec un ordinateur, des collègues, des systèmes, du papier, des fichiers informatiques, Outlook, Excel, PowerPoint, Word, etc. Je manipule des symboles — je participe à l’économie méta-symbolique, comme on dit.

Je suis de moins en moins convaincu de l’utilité et de la valeur de ce que je fais. Et je suis de plus en plus persuadé que j’aurais dû faire autre chose de ma vie, qu’il y a surement mieux à faire de mon temps, de mes journées — intellectuellement, moralement, humainement, et toutes ces sortes de choses.

Alors que, paradoxalement, dans le même mouvement, j’ai de moins en moins la possibilité de m’arrêter, de sortir du jeu, car j’ai de plus de plus besoin juste du salaire associé à ce que je fais — on a des enfants à nourrir, un crédit immobilier à rembourser, des projets de vacances, des travaux à financer, et toutes ces sortes de choses.

Egalement en 1999, en novembre 1999 (je pourrais donner le jour exact), il y a eu « Fight Club » de David Fincher. Faut-il rentrer dans les détails ?

You are not special. You are not a beautiful and unique snowflake. You are the same decaying organic matter as everything else. We are all part of the same compost heap.

Le printemps arrive sur le Nord de la France. Dans quelques jours, les températures remontant, l’activité va reprendre dans le bac à compost de mon jardin, et j’irai l’alimenter et le retourner périodiquement. L’an dernier, je me suis parfois demandé, en manipulant mon compost, observant l’action des micro-organismes, des vers, des insectes — je me suis parfois demandé s’il n’y avait pas plus d’activité utile, réellement utile, viscéralement utile, dans mon compost que dans mon open-space. Je crains de me reposer bientôt la question.

Demain c’est lundi, les travailleurs retournent travailler.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour A quoi je sers – par mon travail ?

  1. Ping : Prototype K | Pearltrees

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s