Les tablettes et la fin d’une illusion pour la culture de l’écrit

J’ai évoqué brièvement l’autre jour mon passage, lors des vacances à la montagne, au marchand de journaux de la station de ski.

Je me suis un peu forcé à aller à cette boutique. Car, objectivement, je n’avais rien à y acheter. En d’autres temps, j’y serais passé dès le premier soir, et tous les soirs ou presque. Là, j’ai du attendre le troisième ou quatrième jour. J’ai ressenti une sorte de devoir. Je voulais me prouver qu’un tel lieu existait encore. Que les journaux et les livres existent encore.

Le rayon livres, le rayon journaux m’ont fait l’étrange impression d’être des espaces en sursis. Les journaux sont dans des espèces en voie de disparition, ai-je pensé tristement, en tâtonnant mon iPhone dans la poche.

J’adore mon iPhone, je ne peux pas le nier. J’apprécie aussi mon Kindle (eh oui…). Mais j’ai tellement aimé le papier, les journaux, les magazines, les livres… et je les aime encore… et j’en suis encore tellement environné. Je n’arrive pas à imaginer tout cela condamné.

Evidemment, il faut nuancer. Si le papier est condamné, certains commerçants arriveront quand même à s’adapter. Dans cette station de ski, le marchand de journaux vend probablement déjà de moins en moins de papier et de plus en plus de souvenirs, bibelots et fringues. D’autres commerçants auront plus de mal.

Si le papier est condamné, certains papiers semblent cependant mieux résister que d’autres. Dans cette petite boutique, l’étalage de la presse dite « people » semblait prospère, l’étalage de machins de décoration et de cuisine aussi, des magazines avec beaucoup de couleurs et d’images. Il faut de tout pour faire un monde, mais je me permets de douter de la valeur culturelle ou intellectuelle de ces îlots survivants. Faut-il distinguer presse imprimée et presse écrite ?

En tout cas, chaque (rare) passage dans un lieu dédié à l’imprimé — bibliothèque, librairie, marchand de journaux, etc — avec mon iPhone dans ma poche, me fait penser à cette phrase : « Est-ce que ceci va tuer cela ? », ou « Est-ce que ceci est en train de tuer cela ? » Je ne me rappelle plus la phrase exacte de Victor Hugo (Google me suggère « Le livre va tuer l’édifice. ») pour mettre en opposition l’imprimerie de Gutenberg et la cathédrale de Notre-Dame-de-Paris, en tant que symbole de la domination culturelle de l’Eglise catholique sur l’Occident.

Jusqu’à un passé récent, je ne pensais pas que l’informatique allait dans cette direction. Au contraire. J’étais persuadé que l’informatique était compatible avec la culture de l’écrit. Voire mieux. Je pensais que l’informatique était la prolongation de la culture de l’écrit par d’autres moyens.

Chaque individu appartient à une génération. Chaque individu veut se croire très particulier, et chaque individu peut aussi vouloir croire sa génération très particulière. I want to believe. We want to believe.

Ma génération est née dans un monde où personne n’avait d’outil informatique ou télématique chez lui, elle a vu arriver des trucs avec clavier et écran, des Minitels, des micro-ordinateurs. Et aujourd’hui, elle voit ses enfants passer directement à la tablette tactile, c’est-à-dire avec écran mais sans clavier. Il ne faut pas sous-estimer la nuance.

Dans ma génération, je ne pense pas être le seul à avoir attribué aux micro-ordinateurs une dimension littéraire, textuelle, journalistique. Un micro-ordinateur, c’était l’extension d’une machine à écrire. Et c’était aussi une machine à lire. Il y a un clavier pour écrire. Les écrans à la base affichaient surtout du texte, des caractères alphanumériques, bien avant d’être capable d’afficher des images et des vidéos.

Je pensais — nous pensions ? — que les micro-ordinateurs permettaient de lire plus et d’écrire plus. J’avais lu en 1990 le roman d’Umberto Eco intitulé « Le Pendule de Foucault », où un personnage important nommé Aboulafia était un ordinateur rempli de textes d’une certaine importance. Les notes que Belbo accumule dans Aboulafia sont au coeur de ce roman.

Quand le Web a pris son envol au milieu des années 1990s, c’était une gigantesque bibliothèque — fille spirituelle de la bibliothèque du « Nom de la Rose », pour continuer sur Umberto Eco –, c’était un immense marchand de journaux, c’était un espace pour des lecteurs et des écrivains. C’était un lieu d’expression écrite. La ressource principale était le texte. Je me rappelle d’envolées lyriques, dans Wired ou assimilé, dans la deuxième moitié des années 1990s, sur l’émerveillement que le Web aurait procuré aux pères fondateurs des Etats-Unis en général, et à Thomas Paine en particulier. C’était une extension potentielle et virtuelle du domaine de la littérature et du journalisme.

Nous avions peut-être déjà tort sur le moment.

Le texte était probablement déjà minoritaire, de plus en plus minoritaire. Les micro-ordinateurs étaient déjà, aussi, et surtout, des consoles de jeux et des « outils de productivité », puis ce sont devenus des plate-formes multimédia. La majorité des utilisateurs de micro-ordinateurs se servaient assez peu de leur clavier. Et le Web est vite, très vite devenu une grasse galerie marchande. Et l’image attirait plus que le texte. Et l’écran d’ordinateur était pour la majorité plus une deuxième télévision qu’autre chose.

Nous avions presque certainement tort à l’échelle historique.

Avec les tablettes, le mirage se dissipe. La raison principale est très simple, je l’ai déjà donnée : une tablette n’a pas de clavier.

Certes, beaucoup de constructeurs vendent des claviers comme accessoires pour tablette. Certes, on peut écrire avec une tablette : il y a une interface pour saisir du texte, mais c’est marginal, il faut avoir l’occasion. Ma fille aura utilisé pour la première fois de sa vie un clavier alphanumérique en tapotant des mots-clefs sur l’écran de l’iPad de sa mère, dans l’AppStore, dans le champ de recherche par mots-clefs : « Papa, je voudrais trouver un jeu de princesses et de fées, comment on écrit princesse, comment on écrit fée, comment on écrit Clochette ». Elle a bien acquis qu’en appuyant, en tapotant sur des rectangles marqués d’une lettre, on forme des mots, on saisit du texte. C’est déjà ça. Mais pendant 95% du temps où une tablette fonctionne, il n’y a pas de clavier.

Avec un micro-ordinateur, le clavier est indispensable. Avec une tablette, il est optionnel.

On peut aussi se servir d’une tablette pour lire. Mais l’écran rétro-éclairé s’y prête mal — par opposition aux écrans doux des déjà très minoritaires liseuses, type Kindle. Ce n’est pas fait pour ça, de toutes façons. Ce n’est pas la lecture de texte qui hypnotise les enfants qui jouent avec ces trucs — à commencer par les enfants qui sont plongés dans une tablette alors qu’ils ne savent pas encore lire. Ce n’est pas pour lire des textes, ce n’est pas pour lire des livres que des millions de gens achètent des tablettes. C’est plutôt pour jouer à des jeux vidéos, voir des films — ou des bribes de films — et ce genre de choses.

Je peux me tromper. J’espère me tromper. Il y a peut-être des nuances que je ne vois. Je suis peut-être juste en train d’étaler mes préjugés de vieux ringard. Ou pas.

Si j’avais du temps, je me plongerai dans les études déjà parues sur les usages réels des tablettes, ce qu’en pensent les experts, psychologues, pédiatres, cogniticiens, etc. J’ai ainsi commencé un article très prometteur de The Atlantic, intitulé « The Touch Screen Generation« , mais je ne l’ai pas encore terminé.

En attendant, la tablette illustre pour moi la fin de l’illusion de la suprématie du texte.

Le micro-ordinateur pouvait sembler être une machine à écrire et une bibliothèque en mieux.

La tablette me fait penser à une télévision en pire.

Et l’image d’un enfant, hypnotisé par une tablette, allongé sur un canapé, les mains et les yeux crispés sur la plaque de verre et de métal, autiste et mollusque — cette image m’effraie de plus en plus ces derniers mois. Cet enfant est-il perdu pour le papier, les magazines, les livres ? J’y reviendrai.

Bonne soirée.

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2 commentaires pour Les tablettes et la fin d’une illusion pour la culture de l’écrit

  1. Lisande dit :

    Je voudrais une liseuse et une tablette. Pire, je rêve d’une liseuse dont le rétro-éclairage intègre correctement la couleur pour retrouver le charme et l’atmosphère de la couverture et mieux une tablette qui donne une impression de matière, pas juste de vide tout en restant légère, tactile, pratique.

  2. Ping : Prototype K | Pearltrees

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