Thatcher, c’est la guerre

Billet écrit en temps contraint

Que représente Margaret Thatcher ?

Je me suis posé la question plusieurs fois, ces derniers jours, et j’ai fini par trouver une réponse courte : Margaret Thatcher, c’est la guerre.

Pas seulement la douteuse expédition néo-coloniale contre l’Argentine pour reprendre les îles Malouines en 1982.

Pas seulement le refus de toute négociation en Ulster.

Pas seulement la répression de la grève des mineurs en 1984, qui aurait pu dériver en une guerre civile en bonne et due forme.

Margaret Thatcher incarne le début du déchaînement du néo-libéralisme. La libéralisation à outrance, de tout. La dérégulation. Tout le pouvoir à la finance et aux financiers, partout, dans tous les pans de l’activité économique. Tout le pouvoir à l’argent. L’argent comme seule et unique référence, seule valeur, seul mobile. There is no alternative. TINA.

Le libéralisme comme « Extension du Domaine de la Lutte », pour reprendre la célèbre formule de Michel Houellebecq.

On lit beaucoup de choses sur l’état désastreux, la stagnation généralisée du Royaume-Uni des années 1970s, paralysé parait-il par les syndicats de travailleurs, l’excès de régulation, l’inflation. Admettons.

Et ce marasme aurait été balayé par Thatcher, nous dit-on, pour le bien de tous, pour la grandeur du Royaume, etc. Je ne pense pas. Après Thatcher, seuls les vainqueurs, les « winners » tirent bénéfice du monde. La finance prend tout. The winner takes all. Thatcher a ouvert la voie à la tyrannie des 1%.

Thatcher a ouvert la voie à un monde où le bien commun est nié, où les intérêts particuliers priment sur le collectif, car le collectif n’existe pas vraiment. Elle a laissé quelques formules célèbres à la postérité, le fameux TINA (« There is no alternative »), mais aussi, en date du 23 septembre 1987, cette négation de l’idée même de société :

They’re casting their problem on society. And, you know, there is no such thing as society. There are individual men and women, and there are families. And no government can do anything except through people, and people must look to themselves first.

Thatcher a miné les idées de négociation, de compromis, à tous les niveaux. Par exemple au niveau européen, elle a efficacement grippé des décennies de marche vers le fédéralisme ou le confédéralisme, ouvrant la voie à l’Europe stérile de la dernière décennie, où chaque sommet européen n’est qu’un affrontement entre égoïsmes nationaux, chacun pour soi, et l’Europe pour personne. Le paradoxe pour la très germanophobe Thatcher est que sa digne héritière dans cette Europe des égoïsmes est Merkel, l’homme le plus dangereux d’Europe.

Thatcher a brisé les compromis économiques associés à Keynes, Galbraith ou Henry Ford. Elle a aussi brisé les compromis sociaux issus de l’immédiat après-guerre. En France, on se souvient du programme du Conseil National de la Résistance (CNR) ; au Royaume-Uni, le programme du gouvernement travailliste de Clement Atlee n’avait rien à lui envier. L’assurance maladie universelle, l’assurance chômage, les retraites par répartition, etc. Toutes sortes de mécanismes égalitaires et désintéressés (ne versant pas de rente à des détenteurs de capitaux) appelés à être remplacés par des équivalents inégalitaires et intéressés (les compagnies d’assurance doivent rémunérer leurs actionnaires).

Ces compromis économiques et sociaux avaient pu être imposés dans le monde occidental par le mauvais souvenir de la Deuxième Guerre Mondiale. Car il était bien clair que c’était l’absence de tels compromis dans la première moitié du siècle qui avait précipité l’enchaînement des catastrophes. Ces compromis étaient une traduction en actes concrets de la grande prière « Plus jamais ça ». C’étaient les compromis de l’après-guerre.

Tout cela est maintenant oublié.

Thatcher a déchaîné, a décomplexé les démons de l’égoïsme, de l’individualisme, au nom de la concurrence. La concurrence partout, dans tous les secteurs. La concurrence aussi partout entre les individus. La fin graduelle de toute idée d’emploi pérenne, de développement durable, de stabilité sociale, de carrière longue.

Il n’y a plus de modèle fordien, il n’y a que des cost-killers.

Il n’y a plus de stabilité, il n’y a que de la violence. Le concept schumpéterien de « destruction créatrice » a bon dos, on voit bien les destructions, on peine à cerner les créations.

Il n’y a plus de carrières, il n’y a que des parcours chaotiques et précaires.

Il n’y a plus de voisins, de semblables, de collègues, de confrères, de partenaires, d’homologues, il n’y a que des concurrents — il n’y a plus que des ennemis. Chacun doit se sentir en concurrence, doit sentir qu’à tout instant il peut être victime d’un concurrent, remplacé par un rival, « downsizé », « délocalisé ». Chacun doit avoir peur pour sa survie. Les logiques collectives, la solidarité, l’entraide, l’empathie sont découragées. Il ne doit y avoir que des individus les uns contre les autres, en guerre les uns contre les autres.

L’agression peut être légitime. La fin justifie les moyens. Le recours à la force est une solution. A tous les niveaux. Tels sont les messages subliminaux de Thatcher. Ce sont des messages d’avant-guerre.

Avant Thatcher, l’Europe vivait dans un après-guerre.

Depuis Thatcher, l’Europe vit dans un avant-guerre.

Bonne nuit.

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