Bâtir un monde, comme Tolkien

J’ai lu « Le Seigneur des Anneaux » plusieurs fois.

J’ai aussi lu « Le Silmarillion », les « Contes et Légendes Inachevés ». Je ne me rappelle pas avoir lu « Le Hobbit ».

Comme des millions de gens, j’ai été fasciné par l’univers de Tolkien. L’univers imaginé par Tolkien, ou faut-il plutôt dire, l’univers bâti par Tolkien ?

Entre 2001 et 2003, j’ai vu les trois films de Peter Jackson. Ça fait partie des DVDs que je mets dans le lecteur, tard le soir, de temps en temps, pour me tenir éveillé pendant le repassage. Comme je les connais bien, les bruits de la centrale vapeur et des jets de vapeur ne sont pas gênants.

Je peux identifier et discuter une bonne partie des écarts entre les films et les livres. Cependant, comme dans d’autres cas, je refuse de dire si, globalement, le film est supérieur au livre, ou le contraire. Ce sont juste deux oeuvres différentes.

Je n’arrive jamais à m’empêcher de relever les oublis, les éléments enlevés complètement, les étapes sautées ou abrégées. Presque tout le sixième livre. Tom Bombadil. Les deux tiers des débats chez Elrond. Etc. Je sais bien, trois heures c’est déjà très long, il ne pouvait pas faire des films de cinq heures.

C’est un signe de la grandeur de cet univers qu’on puisse ainsi disserter à l’infini, de ses détails, de ses incohérences réelles ou supposées, discuter des interprétations et des choix du cinéaste par-rapport aux intentions prêtées à l’écrivain. On peut en parler pendant des heures. Je peux en parler pendant des heures. Surtout sur des détails.

Un exemple en passant : la cité d’Elrond se nomme Imladris en elfe, Rivendell en langage commun, i.e., en anglais, mais dans certaines traductions françaises c’est Fondcombe, dans d’autres c’est juste Rivendell. Et y a-t-il un écart sémantique entre Lothlorien et Lorien (et encore, je ne mets pas les o accentués !) ? Très drôle aussi les éditions françaises qui parlent tantôt de Frodo et Saruman, tantôt de Frodon et Saroumane. Bref.

Je ne sais pas quand je verrai « Le Hobbit ». Si j’ai bien compris, ça va faire trois films, avec toutes sortes d’éléments des « Contes et Légendes Inachevés », ainsi que des annexes du roman. Mais est-ce qu’un jour quelque chose serait fait au cinéma à partir du sixième livre (c’est-à-dire la deuxième partie du troisième tome) ? Là aussi, il y a matière à parler, broder, interpréter, imaginer.

Est-ce qu’avoir adapté cet univers au cinéma réduit l’imagination ? Qu’est-ce que l’imagination ?

On dit souvent que les mots éveillent l’imagination, alors que les images l’étouffent, le canalisent, voire le remplacent. Je ne suis pas convaincu, dans le cas général.

Je suis plus convaincu par le raisonnement inverse, dans le cas particulier d’un livre adapté au cinéma. En effet, je me dis que j’ai de la chance d’avoir pu lire ce livre alors qu’il n’était pas adapté au cinéma (ce n’est pas complètement exact : il y avait eu quelques adaptations peu connues avant Peter Jackson). Ceux qui maintenant lisent le livre après avoir vu le film le liront forcément influencés par les interprétations de Peter Jackson, par les visages des acteurs choisis par Peter Jackson, par les décors voulus pas Peter Jackson.

D’ailleurs, je ne crois pas avoir repris le livre depuis la sortie du film. Si j’avais du temps, et que je relisais ce livre, je découvrirai peut-être des éléments que la fréquentation du film m’a fait oublier. Ou des interprétations du film qui ont occulté, substitué, des évocations du livre. Je suis conscient de certains, par exemple l’explicitation des actions de Saroumane, notamment son envoûtement presque direct de Théoden ; mais je ne me rends pas compte de tous les aspects par lesquels le film remplace et appauvrit le film.

L’imagination c’est a priori un accroissement, un enrichissement, un développement. Pas un appauvrissement.

L’imagination c’est remplir une feuille blanche. Partir de rien, ou de pas grand’chose, pour arriver à quelque chose. Ou enrichir. Pas appauvrir.

En un sens, c’est l’inverse de la définition thermodynamique de l’information — l’information, c’est la réduction de l’incertitude.

L’imagination semble ne partir de rien, mais elle part toujours de quelque chose. De quelque chose de mineur par-rapport à l’oeuvre finale, mais pas de rien.

L’imagination de Tolkien n’est pas partie de rien. Les experts divergent, mais il y a au moins son expérience du front pendant la Première Guerre Mondiale, et diverses légendes nordiques et médiévales. Mais quels que soient ses points de départ, il a bâti un monde. Devenu autonome. Qui a survécu à ses racines. Qui a survécu à son auteur.

Comment bâtir un monde ?

J’ai rêvé (si j’ose dire) de bâtir un monde. Ou des mondes.

Les seuls jeux vidéo auxquels j’ai vraiment accroché permettaient, promettaient de construire des mondes — SimCity, SimEarth, Civilization …

Le film de Chris Nolan, « Inception », imagine des méthodes fascinantes pour construire des mondes, avec des architectes, des plans masse, des artisans, etc.

Le roman d’Umberto Eco, « Le Pendule de Foucault », aborde longuement les paradoxes de la création d’un monde. Avec le personnage de Jacopo Belbo — dont je me demanderai éternellement si son nom fut choisi en évocation de Bilbo Baggins, alias Bilbon Sacquet ?

Il écrivait par jeu mécanique, pour réfléchir en solitaire sur ses propres erreurs, il s’imaginait ne pas « créer » parce que la création, même si elle produit l’erreur, se donne toujours pour l’amour de quelqu’un qui n’est pas nous. Mais Belbo, sans s’en apercevoir, était en train de passer de l’autre côté de la sphère. Il créait, et il eût mieux valu qu’il ne l’ait jamais fait : son enthousiasme pour le Plan est né de ce besoin d’écrire un Livre, fût-il seulement, exclusivement, férocement fait d’erreurs intentionnelles. Tant que vous vous contractez dans votre vide, vous pouvez encore penser être en contact avec l’Un, mais dès que vous patrouillez de la glaise, fût-elle électronique, vous voilà déjà devenu un démiurge, et qui s’engage à faire un monde s’est déjà compromis avec l’erreur et avec le mal.

Il n’est pas trop tard.

Bonne nuit.

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