La disparition des élites

Je n’ai jamais considéré le mot « élite » comme un gros mot. Je n’ai jamais considéré l’existence d’élites comme incompatible avec les idéaux d’égalité ou de fraternité. Je me suis toujours considéré comme « élitiste », au sens où j’ai toujours cru qu’une société, une nation, une civilisation a besoin d’élites, est forgée par ses élites.

Qu’est-ce que l’élite ?

Spontanément, je ferais une réponse compliquée. Je répondrais qu’il y a plusieurs élites : l’élite intellectuelle, l’élite politique, l’élite culturelle, l’élite économique, l’élite sportive, etc. Chaque élite ayant ses propres voies d’accès, ses propres logiques et attentes, son propre code d’honneur ou déontologie, etc.

Une élite est reconnue. Une élite inspire le respect. Une élite montre la voie, éclaire les autres. Une élite donne autant qu’elle reçoit.

Je pense à l’image d’Épinal d’un village du début du XXème siècle : l’élite, c’est l’instituteur, le curé, le médecin, le maire.

A titre personnel, j’ai beaucoup de respect pour les élites intellectuelles. Un agrégé de philosophie. Un docteur en physique nucléaire. Un instituteur. Mais ça ne m’empêche pas d’admettre la légitimité d’autres élites, y compris les élites sportives — je n’aime pas le football, mais oui, un grand joueur de football, ou un grand entraîneur, fait partie de l’élite, peut prétendre au mot élite.

Je pourrais continuer ces évocations, mais j’ai l’impression de décrire un monde révolu. Un monde mort. Un monde remplacé, écrasé par un nouveau monde, où il n’y a qu’une seule règle : l’argent. Dans ce monde, la seule élite est celle de l’argent. La seule mesure est l’argent.

Quiconque ne gagne pas énormément d’argent ne peut pas prétendre faire partie d’une élite. Inversement, quiconque gagne énormément d’argent est forcément reconnu comme membre de l’élite.

L’élite de l’argent ne cherche pas à inspirer le respect. Elle prétend montrer la voie, mais la voie qui arrange ses intérêts, car elle identifie ses intérêts à l’intérêt général — à supposer qu’elle admette encore ce concept. Et cette élite ne veut rien donner. En particulier, elle refuse de payer des impôts.

Les sources ne manquent pas décrivant à quel point, aux Etats-Unis, les ultra-riches se considèrent comme seuls dépositaires du savoir et de la vérité. Ils se sont persuadés que tout vient d’eux. L’idéologie du « trickle-down economics ». L’auto-célébration des « job creators ». Il faudra que j’approfondisse cet aspect, déjà effleuré, dans un billet spécifique.

Voir par exemple un éditorial de Paul Krugman l’été dernier, le 12 juillet 2012, intitulé « Who’s Very Important? » :

Specifically, these are people who believe that they are, as another Romney donor put it, « the engine of the economy »; they should be cherished, and the taxes they pay, which are already at an 80-year low, should be cut even further.

Voir encore ce dialogue entre les journalistes Ezra Klein et Chrystia Freeland, publié sur Wonkblog (Washington Post) le 28 novembre 2012 (à lire en entier). Extrait :

(…) for the guys who get to the billionaire level, they have a feeling (…) of having an extremely unique set of skills that sets them apart from everybody else, and it’s partly brainpower, but they all see it as crucially including an ability to judge and take risks and work very hard. They feel that that makes them stand out in an important way. I think also that a lot of them think that skills are transferable. That’s why a Bill Gates thinks the skillset it takes to found Microsoft is the skillset that can cure malaria.

Je me rappelle avoir été troublé en 1995-96, à l’époque où s’installait l’hégémonie de Windows, par le tapage fait autour de Bill Gates. Je connaissais sa biographie, son génie de développeur et de pionnier, mais aussi les faiblesses et ambiguités des produits de Microsoft … mais la seule chose qui était invoquée à son sujet par les médias, c’était ce titre d' »homme le plus riche du monde ». Je trouvais cela, disons, à côté de la plaque. J’étais naïf. C’était un signe clair d’un basculement du monde.

Les élites de l’argent corrompent les élites de sphères qui peuvent être gagnées par l’argent. Et elles écrasent les élites de sphères qui ne peuvent pas être gagnées par l’argent.

Ainsi, dans le monde sportif, il y a les sports qui ont été pourris jusqu’à la moelle par l’argent, typiquement le football. Et puis il y a les sports qui, ne pouvant dégager de la rentabilité et les flux financiers, sont renvoyés dans l’obscurité. Voir ainsi quels sports le très corrompu Comité International Olympique veut faire rajouter aux Jeux Olympiques, et lesquels il veut faire sortir. Ce qui peut faire du fric rentre, ce qui n’en fait pas sort. C’est très transparent, en un sens.

Dans le monde culturel, il y a quelques domaines qui peuvent être générer des flux financiers, leurs élites sont alors respectables, par exemple les grands acteurs et les grands réalisateurs de cinéma. Et tout le reste n’est que méprisé. On se rappelle ce que Nicolas Sarkozy avait dit de « La Princesse de Clèves », on se rappelle moins ce qu’il avait dit de Marc Lévy :

Moi, je regrette, un type qui vend à des millions d’exemplaires ça m’intéresse. Si je lis pas Marc Levy, si je regarde pas le Tour de France, je fais un autre métier.

Quel respect reste-t-il dans ce monde pour les élites intellectuelles ? Voir par exemple cet extrait d’un article du journal polonais Wprost repris par PressEurop cette semaine, le 10 avril 2013 :

Prenons les universitaires, qui non seulement en Pologne mais dans toute l’Europe, tremblent pour leurs emplois, surtout s’ils ont le malheur d’enseigner des matières déclarées comme peu utiles par l’Union européenne, les Etats membres et les multinationales qui dictent le marché du travail.

En Slovaquie, par exemple, les sciences humaines ont été quasiment anéanties, de sorte que les spécialistes de l’histoire, de la grammaire, de l’ethnographie, ou de la logique ont de sérieux soucis à se faire. D’ici peu de temps, d’autres catégories professionnelles vont suivre.

Quant aux élites politiques … comment dire ?

Quand j’étais jeune, Sciences-Po et l’ENA c’étaient des institutions qui formaient des technocrates, des cadres pour l’Etat, les administrations, les grandes entreprises publiques. Certains de ses diplômés allaient faire carrière « dans le privé », mais cela était vu comme marginal. Ces institutions formaient des cadres attachés à l’intérêt général, au bien commun, au service de l’Etat. Il faudrait relire des textes du fondateur de l’ENA, Michel Debré.

Aujourd’hui, Sciences-Po et l’ENA sont des business schools comme les autres. Elles forment des futurs managers au service d’intérêts particuliers. Des gens pressés d’aller faire de l’argent. Des futurs membres des élites de l’argent. L’intérêt général, le bien commun, le service de l’Etat … qui s’en soucie encore ?

Les villages sont morts. Et les élites sont mortes. Quel respect y a-t-il encore, dans ce monde, pour un instituteur d’école maternelle, pour un médecin généraliste de quartier, pour un maire de petite commune ? Quelle reconnaissance ? Quelle admiration ?

Que donne-t-on en modèle à la jeunesse, à la place ? Des traders ? Des banquiers ? Des financiers ? Des mafieux ? Silvio Berlusconi ? Jérôme Kerviel ?

On parle souvent de trahison des élites. C’est un thème sur lequel je reviendrai probablement. Mais maintenant peut-être, il n’y a tout simplement plus d’élites.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour La disparition des élites

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  2. Le mot « élite » provient du latin « ELIGERE », élire. C’est la base même du système électoral.
    Il est donc étonnant de voir bon nombre d’ « élus » aboyer contre l’élitisme…
    Une bonne méthode, face à cette imbécillisation continuelle est de répondre: « Au fait, quel est le contraire de l’élitisme? » Constatant l’hésitation de votre interlocuteur, vous répondez à sa place:  » le Crétinisme, l’Imbécillisme, l’Égalitarisme, peut-être? ».
    Ou bien: « Oh! pardon, je croyais que vous étiez élitiste, excusez-moi! ». Puis vous vous taisez. L’interlocuteur se met immédiatement à méditer: « Au fait qui suis-je?-un crétiniste? un stupidiste? »
    Je vous assure, cela marche, essayez; c’est à mourir de rire.

    Stéphane Feye
    Schola Nova – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova

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