Du globe aux cartes, exercices de relativité

Billet écrit en temps contraint

Un globe terrestre est un bel objet.

J’aime les globes, comme j’aime les cartes.

Un globe permet notamment de se rappeler le caractère déformant de toute carte du monde. Et la fragilité, ou la relativité, de certaines connaissances de base, et surtout de leurs conséquences.

Prenons quelques exemples.

La terre est ronde, c’est pour cela que les vols transatlantiques entre l’Amérique du Nord et l’Europe, pour aller au plus court, passent par le Nord, jusqu’à l’Islande et au Groenland selon les cas. Les enfants qui ne le savent pas, ou les adultes qui l’ont oublié, ne comprennent pas pourquoi le vol ne va pas « tout droit » au sens de la carte, horizontalement. C’est tout bête, mais il faut y penser. Et on prend très facilement l’habitude de ne pas penser.

La surface terrestre n’a pas de centre objectif, à part éventuellement les pôles, mais nous Européens sommes tellement habitués aux représentations euro-centrées. J’ai été assez surpris, rétrospectivement, lors de mes quelques expériences en Amérique de Nord, de voir assez peu de représentations du monde américano-centrées, avec l’Eurasie coupée en deux, l’Oural à droite et la Sibérie à gauche. Il parait qu’en Chine les représentations sino-centrées sont de plus en plus fréquentes. Ca peut choquer un esprit européen habitué à être au centre du monde — et plus encore un esprit français pour qui, en plus, la France est au centre de l’Europe.

Le choix de la projection, le choix des formules mathématiques utilisées pour projeter à plat la surface d’une sphère, ont aussi une influence qu’on sous-estime. L’autre jour, dans l’école de ma fille, j’ai observé avec attention une vieille carte en pure projection Mercator — de mémoire, une échelle linéaire. Cela donne un énorme Groenland, une Sibérie écrasante, un Canada surdimensionné par-rapport à une pauvre petite Afrique et à un Brésil aminci. Cela induit en erreur un esprit qui ne fait pas attention. Je pense que, historiquement, cela a induit beaucoup de mauvaises interprétations. La formule mathématique  — ou algorithme — n’est pas aussi objective qu’elle parait.

Et puis, pourquoi mettre l’hémisphère nord en haut et l’hémisphère sud en bas ? Quand j’étais étudiant, j’avais affiché dans ma chambre une petite carte du monde en représentation inversée — une publicité de Courrier International je crois — avec l’Australie en haut à gauche, la Terre de Feu en haut à droite, etc. L’effet était intéressant. Au premier regard, beaucoup de gens se demandaient ce qu’était ce truc ?

Voilà des petits paradoxes sur la représentation du monde telle qu’elle se présente aux esprits du début du XXIème siècle.

Il y a un siècle, la représentation de la carte du monde était globalement — si j’ose dire — assez identique à celle que nous avons maintenant. Les explorations aériennes et satellitaires, les technologies numériques, ont permis de compléter et d’affiner, mais n’ont pas changé l’image générale.

Mais si on recule de plusieurs siècles, les zones d’ombre, les terra incognitae, les paradoxes étaient plus nombreux, et bien différents. Certaines énigmes géographiques ont perduré longtemps. Dans quel sens coule le Niger ? Où sont les sources du Nil ? Le passage du Nord-Ouest existe-t-il ?

Et si on recule encore plus loin … l’Amérique n’était pas connue … la terre n’était pas ronde …

Certaines erreurs ne sont plus là. Elles ont été corrigées. Certaines questions ne se posent plus. Elles ont été résolues.

Mais je pense que c’est une erreur de croire que le dernier mot de la géographie a été dit. Il reste, sinon des erreurs, au moins des questions.

Je pense que je n’ai qu’effleuré dans le début de ce billet quelques paradoxes et préjugés qui accompagnent la représentation présente, ou plutôt dominante présentement, du monde. Il y aurait beaucoup plus à dire, par exemple sur l’impact d’images de la terre prises de l’espace, notamment de l’espace éloigné, typiquement par les missions lunaires.

Mais ces quelques paradoxes suffisent à éclairer la fragilité de cette connaissance.

Voir ainsi cette interview du géographe Michel Lussault, dans Les Inrockuptibles en date du 27 mars 2013 :

(…) le Monde n’existait pas avant ces cinquante dernières années — et c’est pour cela que je l’écris avec une majuscule. Un nouvel espace social d’échelle terrestre s’est imposé. Il bouleverse tous nos cadres de référence, nos genres de vie, nos manières de penser et d’agir. Seul ce postulat d’affirmation de l’existence d’un Monde qui se distingue de ce que nous avions l’habitude d’appeler le monde nous donne la possibilité de rendre le présent intelligible, sans recycler les vieilles théories qui ne permettent plus de comprendre ce que nous avons sous les yeux.

Et surtout, de même qu’il est important de réfléchir aux évolutions des représentations en se projetant en arrière dans le passé, il faut essayer de faire l’exercice en se projetant dans le futur. Il ne s’agit pas évidemment de prédire le futur, ni de faire de la science-fiction, mais de mesurer la relativité des perceptions et des représentations actuelles. Car au risque de radoter, les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain, et les paradoxes d’hier sont les préjugés d’aujourd’hui.

Nous sommes tous des pharisiens ou des bourgeois gentilhommes en puissance. Il est tellement facile de croire que tout a été résolu, et qu’il n’y a plus rien à dire. A toutes les époques, la tentation existe. Il parait (à vérifier) qu’Hegel fit ça, après avoir écrit l’un de ses ouvrages majeurs, il arrêta son oeuvre en proclamant, tout a été écrit, il n’y a plus rien à dire, c’est fini, je vais jouer aux cartes avec mes amis.

Combien des idées, des représentations, des préjugés, qui nous semblent maintenant inébranlables, allant de soi … seront descendus de leur piédestal d’ici quelques siècles ? Pas forcément renversés, certains juste écrasés par l’ombre de découvertes ou de champs de conscience plus grand.

Dans son roman « The Lost World », suite de « Jurassic Park » paru en 1995, Michael Crichton attribue à Ian Malcolm les sentences suivantes :

A hundred years from now, people will look back on us and laugh. They’ll say, ‘You know what people used to believe? They believed in photons and electrons. Can you imagine anything so silly?’ They’ll have a good laugh, because by then there will be newer and better fantasies.

Passer du globe à une carte, d’une carte à une autre, est une bonne gymnastique de relativité.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans géographie, est tagué , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Du globe aux cartes, exercices de relativité

  1. Ping : Prototype K | Pearltrees

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s