L’aveuglement est pire que l’ignorance

J’ai écouté aujourd’hui un podcast bien intéressant, l’épisode du 7 avril 2013 de l’émission « Géopolitique le débat ». Cette émission est parfois inégale, mais certains épisodes sont très instructifs, je l’ai déjà évoquée.

En ouverture, Xavier Raufer, auteur apparemment un peu controversé, auteur de « Géopolitique de la mondialisation criminelle. La face obscure de la mondialisation », s’est lancé dans un discours assez emballé sur les œillères de la société contemporaine. En particulier, l’incapacité du système médiatique contemporain à faire émerger une vision correcte du monde et des menaces — l’information remplacée par le divertissement, l’analyse remplacée par les clichés (Poutine est méchant), les journalistes se contentant de recopier les communiqués préparés par les attachés de presse des grandes groupes, etc.

Il a notamment insisté sur la formule suivante, sans préciser à qui il faut l’attribuer — je cite de mémoire :

L’aveuglement est pire que l’ignorance.

Je trouve cette formule littéralement lumineuse.

Le pire, ce n’est pas de ne pas savoir. Le pire, c’est de croire savoir, et de savoir des choses fausses, et de s’en contenter. Le pire, c’est de se laisser berner par des chimères.

Et les chimères, en matière de mondialisation, ce n’est pas ce qui manque. Typiquement, à un moment du débat qui suivait, certaines des grandes chimères des années 1990s ont été évoquées — pour faire court, « La Fin de l’Histoire » (de Francis Fukuyama) et « La Mondialisation Heureuse » (d’Alain Minc). Je reviendrai sur ces deux-là tôt ou tard.

L’émission a évoqué d’autres mots-clefs pour décrire ce qui pourrit la compréhension du monde, de la mondialisation, de ses acteurs — connivence, naïveté ou angélisme, etc. On pourra y revenir. Ecoutez l’émission, elle est instructive — même s’il y a un peu de friture sur la deuxième partie.

Ce soir je voudrais juste insister sur cette distinction entre l’ignorance et l’aveuglement.

Instruits par l’éducation nationale française de la fin du XXème siècle, nous sommes issus du Siècle des Lumières, des philosophes de l’Encyclopédie, de la Révolution Française et de Victor Hugo. Nous sommes habitués à penser que l’ennemi c’est l’ignorance. Ouvrez une école, vous fermerez une prison. Amenez les lumières de la connaissance, et vous combattrez l’obscurantisme.

Je me demande si ces réflexes, combattre l’ignorance, ne sont pas inadaptés face à l’aveuglement. Si on ne se trompe pas de combat. Nous sommes mal outillés face à l’aveuglement.

Je pense, en passant, à la formule prêtée à Jacques Lacan :

La psychanalyse est un remède contre l’ignorance ; elle est sans effet sur la connerie.

Notre époque décourage l’humilité, et favorise l’arrogance. Humblement dire « je ne sais pas » est mal vu ; gaillardement affirmer tout et n’importe quoi, avec aplomb et force, est bien vu — c’est même encouragé, c’est enseigné dans certaines écoles et en formation professionnelle, on appelle ça parfois de l’ « assertivité », ou encore du « leadership ». Pour reprendre une formule d’Audiard, dont on a même fait un film :

Ce n’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule.

La période contemporaine n’est pas celle du vide, mais du trop-plein. Le problème n’est pas d’acquérir des connaissances, il est de les trier, de les décrypter, de les contenir.

Des millions de gens ont dans leur poche un engin, dit « smartphone », qui leur permet d’accéder potentiellement à toute la connaissance de la terre. Mais à quoi sert-il, dans la majorité des cas ? A être un peu plus assailli de bruits divers, encore plus qu’avec les artefacts des générations précédentes, les télévisions et les radios. A être saturés de mises à jour Facebook, de tweets, de blagues et de ragots,  de photos et de futilités, de messages et d’informations parcellaires et de qualité douteuse, de toutes sortes de conneries plus ou moins élégamment emballées. Nous sommes saturés.

Des adolescents savent tout sur « Les Anges de la Téléréalité », mais ne savent pas situer quel fleuve passe à Bordeaux.

Nous ne vivons pas dans l’obscurité, nous vivons bien au contraire sous mille feux aveuglants, des phares, des flashes, des gyrophares, des guirlandes, des milliers de sources lumineuses — mais très peu de vraies lumières.

Nous ne vivons pas dans l’ignorance, nous sommes saturés d’informations diverses. Nous vivons dans l’aveuglement. Qui est paradoxalement une sorte d’ignorance, une nouvelle ignorance, pire que l’ignorance.

Et nous ne comprenons rien.

J’ai déjà cité, ici et , l’article d’Edgar Morin publié le 1er janvier 2013 dans « Le Monde » :

Notre machine à fournir des connaissances, incapable de nous fournir la capacité de relier les connaissances, produit dans les esprits myopies, cécités. Paradoxalement l’amoncellement sans lien des connaissances produit une nouvelle et très docte ignorance chez les experts et spécialistes, prétendant éclairer les responsables politiques et sociaux.

Dans « La Théorie de l’Information », Aurélien Bellanger prête au personnage de Thierry Breton l’analyse suivante, dès la fin des années 1980s :

On a calculé que les États-Unis avaient, en 1980, une production quotidienne de 11 millions de mots — cela recouvre en gros la presse, la radio et la télévision, ainsi que l’édition, dans une moindre mesure. Chaque Américain n’en consomme individuellement que 48 000. Ce dernier chiffre est stable, alors que le premier augmente de façon exponentielle. (…) 48 000 mots par jour, peut-être 200 000 pour des cerveaux entraînés : la limite théorique de notre cerveau n’est pas loin. Au-delà, c’est le monde des machines qui commence.

48 000 mots, en comptant 7 signes par mot, ça fait 336 000 signes, donc à 140 caractères par tweet, ça fait 2 400 tweets. Ça va vite.

Aux dernières nouvelles, Twitter transporte environ 400 millions de tweets par jour, soit, en utilisant les mêmes ratios, 8 milliards de mots.

Un de mes meilleurs amis me disait récemment qu’il bénissait chaque jour de n’utiliser ni Facebook, ni Twitter. Je pense qu’il ingurgite cependant bien plus de 48 000 mots par jour. Mais pas n’importe lesquels.

Par parenthèse, je pense que, moi, j’arriverai très bien à me passer de Facebook, mais je n’imagine plus me passer de Twitter.

Trop de mauvaise lumière n’éclaire rien, elle fait juste mal aux yeux.

Vos paupières sont lourdes.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour L’aveuglement est pire que l’ignorance

  1. Ping : Prototype K | Pearltrees

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s