Les gens parfaits m’exaspèrent

Les gens parfaits m’exaspèrent.

Plus précisément, les gens qui se croient parfaits, qui se disent parfaits, et qui assènent avec mépris leur perfection aux gueux, aux ratés, aux déviants.

Les diverses manifestations de ces derniers mois, hostiles au mariage pour tous, et les dérapages associés, ont été l’occasion pour beaucoup de gens parfaits d’aller hurler leur mépris, voire leur haine, de certains « déviants » — en l’occurrence, les homosexuels. Je connais personnellement quelques personnes ayant participé à ces manifestations. Ils m’écoeurent.

Les gens parfaits ont fait les choses dans le « bon » ordre, ils en tirent une très grande gloire, tout en feignant de ne pas comprendre qu’on puisse faire les choses dans un « mauvais » ordre.

L’ordre, dans la vie personnelle, c’est d’abord avoir une situation professionnelle stable, ensuite se fiancer, se marier, acheter un logement, puis faire des enfants. Dans cet ordre-là. Chaque chose en son temps. Il y a un temps pour tout. Ne pas déranger l’ordre établi. Respecter l’ordre « naturel ». Pas d’enfants hors mariage, pas d’adoption, pas de divorces, pas de bifurcations ! Respecter le bon ordre ! Comment est-il possible, comment est-il seulement imaginable de faire autrement ?

L’ordre, dans la vie professionnelle, c’est gravir très lentement les échelons, toujours dire oui à tout, ne jamais rien remettre en cause. Ne jamais être en porte-à-faux. Pas d’échecs, pas de licenciements, pas de conflits, toujours du bon côté du manche. Une étape après l’autre. Un parcours forcément impeccable.

L’ordre, c’est aussi une hygiène de vie forcément irréprochable, pas d’excès, pas de vices, pas trop d’alcool, pas trop de tabac, pas de drogues. Pas besoin de médicaments pour dormir. Pas de troubles du sommeil. Pas de troubles. Surtout, pas de troubles psychiques. Jamais d’idées noires, de mélancolie, d’amertume, d’anxiété. Rien qui cloche. Santé physique, santé mentale, dents blanches. Bien coiffés, bien habillés.

L’ordre, c’est également l’ordre de la « beauté », au sens des injonctions traumatisantes que produisent les budgets publicitaires des marques de cosmétiques et de luxe. Les gens parfaits sont beaux, et les gueux sont laids. Les gens parfaits n’ont pas de rides, pas de mauvaise graisse, pas les traits tirés et fatigués, pas l’allure lourde et pesante.

Je pense à l’une des grandes tirades de Jean Gabin dans « La Traversée de Paris » qui illustre assez bien tout cela, et pourtant ce film date de 1956, je cite de mémoire :

Mais vous n’allez pas changer de gueule un jour ! (…) Mais qu’est-ce que vous êtes venu foutre sur terre nom de dieu, vous n’avez pas honte d’exister ? (…) Salauds de pauvres !

Car la perfection justifie toutes les intolérances.

Les gens parfaits ne tolèrent pas les imperfections, les accidentés, les éclopés. Les blessés psychiques tout autant que les blessés physiques. Les trajectoires atypiques, les gens qui ont fait des choses dans le mauvais ordre. Les homosexuels. Les chômeurs de longue durée. Les divorcés. Les familles recomposées. Les gens relativement âgés à des postes relativement subalternes.

Ils ne veulent surtout pas essayer de comprendre. Ils voudraient que les imparfaits se cachent, ne se montrent pas, aient honte d’eux, choisissent d’eux-même de disparaître.

Les gens parfaits s’érigent volontiers en modèle.

« Si tout le monde faisait comme moi … »

« Moi, je n’ai rien à cacher … »

« Comment peut-il y avoir des chômeurs ? Ils ont qu’à bosser tous ces feignants … »

« Ces gens devraient se faire soigner … »

L’oligarque russe Mikhail Khodorkovski avait fourni un impressionnant raccourci en ce sens :

If a man is not an oligarch, something is not right with him. Everyone had the same starting conditions, everyone could have done it.

Tout s’explique donc : la pauvreté, comme l’homosexualité, ce sont des imperfections, ce sont des maladies. Qu’est-ce qu’on attend pour les enfermer ?

Les gens parfaits se voient comme des êtres sains au milieu d’un océan d’humanité malsaine.

Personnellement, je crois que la perfection n’existe pas. Jamais. Je crois que tout le monde a des choses à cacher. Il faut vivre avec ses imperfections et avec ses secrets. Il n’est pas nécessaire de les exhiber, mais il faut les assumer. Il faut les surmonter. Il faut surmonter aussi la honte. We shall overcome.

Pour certaines choses, on peut s’améliorer. Pour d’autres, on ne peut pas. Dans tous les cas, essayer de s’améliorer est louable, croire pouvoir atteindre une perfection est futile.

La vie doit être acceptée comme une succession d’imperfections.

L’humanité doit être acceptée comme une addition de gens imparfaits.

Je développerai peut-être un jour combien j’aime certaines formules aperçues jadis, et dont je ressens la vérité profonde, telles que « Libres, imparfaits et heureux » ou « L’amour c’est deux êtres imparfaits qui s’acceptent ».

Bien sûr, je n’écris peut-être tout cela que parce que je suis très imparfait. Et je ne l’accepte pas encore entièrement. Mais j’ai fait des progrès.

Bonne nuit.

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