Objectivité et informatique – L’affaire Rogoff – Reinhart

Il me semble assez clair que les politiques d’austérité, engagées dans l’Union Européenne, à partir de 2009, sous la direction principalement d’Angela Merkel, Jean-Claude Trichet (président de la BCE jusqu’à l’automne 2011), et Olli Rehn (commissaire européen aux affaires économiques), ont échoué. Voir le récent billet de pistes de lecture sur ce thème.

Ces politiques d’austérité ont échoué à réduire les déficits et les dettes des pays concernés. Elles ont aussi échoué à relancer les économies des pays concernés. Au contraire, elles les ont très efficacement massacrées. A part dans quelques cas très particuliers (en général, de tout petits pays complètement tributaires de facteurs extérieurs, par exemple la Lettonie), et dans le cas de l’Allemagne, qui s’est mise dans la situation d’être seule bénéficiaire du malheur de tous les autres (tout déboire ailleurs dans la zone euro attire un peu plus capitaux et travailleurs low-cost en République Fédérale).

Ces politiques d’austérité avaient officiellement des fondements théoriques. Et objectifs.

Début janvier 2013, l’économiste en chef du FMI, Olivier Blanchard, avait annoncé qu’un de ces « fondements théoriques », portant sur le concept de « multiplicateur fiscal », s’était avéré faux. Comme résumé par Edouard Tétreau dans Les Echos, le 30 janvier 2013 :

Hier, les modèles de calcul du FMI estimaient qu’en enlevant 1 euro de dépense publique dans une économie, son PIB ne serait amputé « que » de 50 centimes. Aujourd’hui, le FMI estime que, en fait, 1 euro de dépense publique en moins coûte entre 90 centimes et 1,70 euro au PIB.

Certaines autorités ont alors réagi, pour relativiser ou nier la portée du message d’Olivier Blanchard. Le plus vigoureux a été Olli Rehn, le 15 février 2013 — voir une savoureuse analyse de sa réaction sur le blog « Not The Treasury View » :

I would like to make a few points about a debate which has not been helpful and which has risked to erode the confidence we have painstakingly built up over the last years in late night meetings. I refer to the debate about fiscal multipliers, ie the marginal impact that a change in fiscal policy has on economic growth. The debate in general has not brought us much new insight.

Et les conversations sont repassées à autre chose.

Plus récemment, mi-avril 2013, des économistes américains ont mis à bas un autre « fondement théorique » : lorsque l’endettement d’un pays dépasse le seuil de 90% de son PIB, ses perspectives de croissance deviennent très faibles. C’était la thèse du livre de Kenneth Rogoff (ancien économiste en chef du FMI) et de Carmen Reinhart (économiste), paru justement en 1990 : « This Time is Different: Eight Centuries of Financial Folly » .

Il est difficile de minimiser l’influence de ce livre. Ce livre a été amplement invoqué par toutes sortes de thuriféraires de l’austérité, de Paul Ryan à Tim Geithner, en passant par Olli Rehn et George Osborne. Il ne faut pas dépasser 90% du PIB de dette. Si on franchit ce seuil de 90%, on est tous morts, la croissance ne reviendra pas. Tel était le dogme. Appuyé sur des données objectives, issues de l’Histoire, traitées par informatique ! C’était irréfutable !

Les économistes Thomas Herndon, Michael Ash et Robert Pollin ont essayé de retrouver les résultats de Rogoff et Reinhart, avec les données à leur disposition. Ils n’y sont pas parvenus. Ils ont demandé les sources et les calculs de Rogoff et Reinhart, ont fini par les obtenir, puis les ont examinés. Et ils ont trouvé plusieurs problèmes majeurs, ainsi résumés par Mike Konczal :

They find that three main issues stand out. First, Reinhart and Rogoff selectively exclude years of high debt and average growth. Second, they use a debatable method to weight the countries. Third, there also appears to be a coding error that excludes high-debt and average-growth countries. All three bias in favor of their result, and without them you don’t get their controversial result.

Si on enlève ces « problèmes », toute la démonstration s’effondre. Le seuil de 90% n’est qu’un mythe, prêt à rejoindre ses collègues dans les poubelles de l’Histoire.

Beaucoup de médias ont relayé l’information, mais en portant l’attention sur l’erreur dans une feuille de calcul Excel. Une généralisation de formule mal réalisée. Une souris qui a dérapé. Ca fait de jolis titres : L’austérité est-elle due à une erreur de calcul ? Ou à une mauvaise documentation ? Et pourquoi ne pas aussi invoquer un bug, tant qu’on y est ? Cela ferait des manchettes encore plus sexys !

Le fait est que ces discussions sur l’impact des erreurs dans des fichiers Excel sont intéressantes. Le poids extraordinaire des chiffres dans le monde contemporain (le mot-clef est quantophrénie). L’effet-papillon assisté par ordinateur. Le glissement d’une souris comme le battement d’ailes d’un papillon. Et surtout, l’illusion tellement répandue que, si c’est calculé par ordinateur, c’est forcément juste et irréfutable. L’objectivité garantie par l’informatique.

Cependant, dans le cas présent, il me semble que le plus important n’est pas là. Je voudrais insister sur deux autres points complémentaires.

Premier point : il ne s’agit pas d’erreurs. En parlant d’erreur Excel, on innocente un peu facilement les auteurs. On la rend familière — pour des millions de travailleurs, Excel est un truc compliqué, pas facile à utiliser, ambigu, bizarre, avec lequel eux aussi se sont souvent plantés, ou ont relevé des erreurs.

En parlant d’erreur Excel, on rend l’erreur sympathique à ceux qui connaissent Excel, et exotique à ceux qui ne connaissent pas.

Or, comme le résume Mike Konczal dans le billet cité plus haut, le problème d’Excel n’est qu’un des trois problèmes de l’étude de Rogoff – Reinhart. Il y en a deux autres, qui sont méthodologiques. Même en admettant que l’erreur Excel ne soit pas intentionnelle (personne ne sait se servir d’Excel au FMI ? personne ne sait auditer une feuille Excel au FMI ?), il est difficile de croire que les erreurs méthodologiques ne soient pas intentionnelles. Des séries de données contredisant la thèse ont été exclues. Des séries de données soutenant la thèse ont été surpondérées.

Ce ne sont pas des erreurs. Ce sont des fraudes. C’est, au minimum, de la malhonnêteté intellectuelle. C’est de l’escroquerie.

Deuxième point : il ne s’agit pas juste de savoir comment a été produit le « théorème » des 90%. Il faut observer comment ce « théorème » est devenu un « dogme ».

Dans The Financial Times daté du 21 avril 2013, Wolfgang Munchau commente cette histoire, avec comme titre « Perils of placing faith in a thin theory » (faith voulant dire « foi », puisque c’est ce qui sous-tend un « dogme » !), et comme sous-titre « Reinhart and Rogoff told policy makers what they wanted to hear » (« I want to believe » ?) :

Especially in Europe, pro-austerity policy makers have tried policies based on their research with catastrophic economic and human consequences. The Harvard economists’ tragedy is not the misuse of a Microsoft Excel spreadsheet but the misuse of Microsoft PowerPoint. They hyped their results. In doing so, they followed the golden rule of tabloid journalism: simplify then exaggerate.

Voilà qui en dit long sur le fonctionnement du monde contemporain. Les économistes du FMI ont recours aux méthodes du « journalisme tabloid » pour vendre leur soupe. C’est du propre ! Mais c’est l’état du monde. Puisque le seul but, de nos jours, in fine, c’est de vendre. Et en face, le système médiatique a acheté. Et les « décideurs » ont eu ce qu’ils voulaient, ont pu justifier ce qu’ils voulaient faire, en se cachant derrière un « dogme » paré des vertus de l’objectivité, de la scientificité, et du calcul informatique. Et PowerPoint est au moins autant en cause que Excel. La puissance de l’informatique moderne !

Bref, depuis quelques jours, beaucoup de médias ont relayé l’information (en la simplifiant, en la focalisant sur Excel) des trouvailles de Herndon – Ash – Pollin. Le débat sur l’austérité va-t-il être vraiment relancé pour autant, à quelques mois des élections en République Fédérale ? Ou bien, un Olli Rehn va-t-il tuer le débat, et préserver le dogme ?

Comme disait Dominique Strauss-Kahn (économiste, ancien directeur général du FMI), sur un autre sujet, le 18 septembre 2011 :

Un piège ? C’est possible. Un complot ? Nous verrons…

Bonne journée.

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2 commentaires pour Objectivité et informatique – L’affaire Rogoff – Reinhart

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