Nous sommes tellement peu de chose

L’individualisme exacerbé du monde contemporain me fatigue. Tous ces braves gens assénant inlassablement leur « moi je » avec aplomb me fatiguent.

L’individualisme s’est paradoxalement développé au fur et à mesure que la connaissance scientifique relativisait la portée de l’individu.

Toutes les prétentions de l’individu à se croire au centre du monde sont tombées les unes après les autres.

Contentons-nous ce soir d’évoquer trois étapes.

Relativisme cosmique. Même si l’Eglise catholique a mis des siècles à l’admettre, Galilée avait raison, la Terre n’est pas au centre du monde, le soleil ne tourne pas autour de la Terre. Et puis la Terre est ronde, donc sa surface n’a pas de centre, mais ça c’était moins controversé.

Relativisme biologique. Même si le créationnisme se porte fort bien dans certains pays avancés tels que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis d’Amérique, Darwin avait raison, peu de gens instruits croient encore que l’être humain a un statut privilégié de créature créée par un dieu à son image.

Relativisme psychique. Même si Sigmund Freud est toujours vigoureusement contesté, peu de gens instruits croient encore que la conscience est complètement maîtresse de l’individu.

Tout cela est à peu près admis. En fait, c’est surtout la fin des dogmes périmés qui est perçue. Mesure-t-on vraiment jusqu’où ces ruptures nous entraînent ?

You take the blue pill, the story ends, you wake up in your bed and believe whatever you want to believe. You take the red pill, you stay in Wonderland, and I show you how deep the rabbit hole goes.

La Terre n’est pas le centre du monde, elle tourne autour du soleil, qui n’est lui-même que le centre du système solaire, perdu sur une branche d’une galaxie parmi des millions d’autres. D’un point de vue cosmique, jusqu’à plus ample informé, il n’y a pas de centre. Et nous sommes tout petits. Visuellement, c’est pour moi le grand travelling arrière à la fin du film « Men In Black » (1997) qui fait le mieux prendre conscience de cette infinité. La Terre n’est qu’un point dans l’univers.

L’histoire de l’évolution des espèces vivantes est d’une complexité phénoménale, et met en jeu des dynamiques qu’on ne comprend que partiellement. C’est une histoire qui a connu des cul-de-sacs, des points de rebroussements, des ralentissements et des accélérations. J’ai essayé de m’y intéresser à une certaine époque, mais je n’ai fait qu’effleurer la chose. Je pense qu’on n’a globalement pas encore bien pris conscience de l’ampleur de la chose.

Quant à la compréhension de la complexité du psychisme, de ses ressorts cachés et paradoxaux, c’est peut-être la plus impressionnante.

Voir par exemple cette interview de Paul Jorion, publiée le 30 novembre 2012.

À mon sens, la conscience est un office d’entérinement des actions et des pensées que l’individu se constate en train de produire. Il existe une dynamique d’affects qui nous font réagir aux situations au sein desquelles nous nous trouvons, situations qui sont constituées aussi bien des paroles que nous nous entendons prononcer que des interactions qui sont les nôtres avec le reste du monde.

Dans ce cadre, cette fenêtre de la conscience a pour seule finalité la survie. Elle permet d’enregistrer en mémoire les réactions les plus adaptées à des situations potentiellement gratifiantes ou dangereuses. Cette aventure commence avec la naissance et se conclut par la mort. La séquence nous apparaît comme une saga dramatique, relativement passionnante, mais n’est que le fruit d’une reconstruction volontariste leurrée dans son rapport à la réalité. Nous ne sommes pas passifs au sens où nous éprouvons véritablement ces situations, mais notre degré de liberté, étant ce que nous sommes, est nul : il n’y a aucune possibilité de jouer la pièce autrement.

Voir encore ce billet sur un blog anonyme intitulé « Ruminances », très intéressant, en date du 22 décembre 2012.

Vous avez l’impression en choisissant une chemise que c’est vous qui décidez, or il n’en est rien. C’est l’inconscient qui décide à votre place dix secondes avant votre décision et il se base sur plus de dix milles données pour y arriver.

Seulement 1% de ce que nous captons participe à ce que nous croyons voir clairement. Cette infime partie rejoint les 99% du puzzle de notre mémoire pour constituer l’image que nous regardons. Notre champ de visions est très très limité… L’extérieur n’a pas réellement été visité.

La petite portion est en plus captée en fonction de ce que l’on a bien voulu prendre, de nos critères, de nos hormones qui nous guident sans qu’on le sache.

Notre cerveau peut facilement falsifier, jusqu’à annuler l’information de ce qui nous entoure. Nous pouvons lui donner la forme à laquelle nous croyons. C’est très puissant.

Ce qui distingue peut-être le relativisme psychique du relativisme cosmique et du relativisme biologique, c’est qu’il fait déjà l’objet d’une large exploitation politique et commerciale. Voir cette interview de Bernard Stiegler à Bastamag, publiée le 20 mars 2012 :

Ce qui s’est mis en place dans les années 1950 avec le développement des médias de masse, c’est le projet d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud. Edward Bernays, concepteur du « public relation », est convaincu que pour faire adopter des idées ou des produits par des individus, il faut s’adresser à leur inconscient et non à leur conscience. Son idée est de faire consommer les Américains de plus en plus en détournant leurs désirs, en court-circuitant leurs pulsions. Sur la base d’une théorie freudienne, Bernays construit une stratégie de développement du capitalisme qui permet de capter, de contrôler, de canaliser chaque individu et de l’orienter vers les objets de l’investissement économique, les objets de consommation.

Le but est de prendre le pouvoir sur le psychisme de l’individu afin de l’amener à un comportement pulsionnel. Cette captation est évidemment destructrice. On canalise le désir vers des moyens industriels et pour ce faire, on est obligé de court-circuiter l’énergie libidinale et tout son dispositif, parce que l’énergie libidinale est produite dans un deuxième rang, ce n’est pas une énergie primaire, les énergies primaires ce sont les pulsions. C’est ce qui nous rapproche des animaux. Nous sommes tous habités par des pulsions et nous pouvons nous comporter comme des bêtes. Nous sommes témoins d’une régression des masses, qui n’est plus une régression des masses politiques mais une régression des masses de consommateurs. Le marketing est une des grandes causes de désaffection du public pour le progrès. Le marketing est responsable de la destruction progressive de tous les appareils de transformation de la pulsion en libido.

Bref, nous sommes très peu de choses. Je — le « je » au vieux sens cartésien, le « je » de « je pense donc je suis » — ne suis pas grand’chose. Je ne suis pas au centre du monde. Je ne suis pas une création divine. Je ne maîtrise guère ce que je crois faire ou crois penser.

Pourtant, il faut revenir à une des phrases les plus célèbres de Freud, prononcée en 1932 :

Wo Es war, soll Ich werden. Es ist Kulturarbeit wie etwa die Trockenlegung der Zuydersee.

Je tente une traduction :

Là où était le Ça, Je dois advenir. C’est un travail de civilisation aussi considérable que l’assèchement du Zuidersee.

Le Zuiderzee a été fermé en 1932. A peine un tiers environ de la surface initiale a été asséchée à ce jour. Il faudra encore quelques décennies, sinon des siècles.

D’ici là, une nouvelle brèche aura peut-être été ouverte, difficile à imaginer vu de maintenant, et une nouvelle dimension de l’arrogance individuelle aura été mise à mal.

Nous sommes peu de choses, nous sommes peu de chose, mais nous ne sommes pas rien.

Bonne nuit.

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