Le management moderne comme jeu vidéo

J’ai depuis longtemps un problème, en France, avec les mots « management » et « managers ».

Traduits littéralement en français, cela donnerait « gestion » et « gestionnaire », ou « gérant ». Mais on ne traduit plus du tout ces mots, semble-t-il. Au contraire. On les assène en permanence, avec une prononciation variable, en général en essayant de se la jouer américain.

Car, même si l’aura des Etats-Unis n’est plus ce qu’elle était, dix ans après la glorieuse « libération » de l’Irak, l’idée que l’Amérique est le pays de la puissance est toujours là. Le pays des seigneurs. Le pays des dominants. Et les mots « management » et « manager » sont à prononcer à l’américaine — ou à ce qu’on croit en être — pour capter cette idée de domination. Ca fait plus classe que « chef » ou « cadre ».

Curieusement en France, les anciennes « écoles de gestion » ou « écoles de commerce », un temps tentées par la traduction en « business schools », se prétendent maintenant de plus en plus des « écoles de management », ce qui ne va pas sans controverse au sein même de la profession.

Mon point de départ, dans les années 1990s, c’était « Le Défi Américain », le livre « visionnaire » de Jean-Jacques Servan-Schreiber paru en 1968. Il comporte une définition fabuleusement positive du management, telle que attribué à Robert S. McNamara :

Le management est, au bout du compte, l’art le plus créatif, car il dépend du talent humain. C’est la voie par laquelle le changement social, politique, économique et technologique est transmis, de manière rationnelle et effective, à la société.

J’ai eu ainsi pendant longtemps une haute idée de la notion de management. Je me souviens, comme si c’était hier, avoir relu ces lignes, dans un hôtel aux Pays-Bas avant d’aller à une formation au management. Le management était associé, devait être associé, à des idées de progrès, de participation, de dynamique de groupe, de grands projets tels que le programme Apollo. Pour l’avenir de l’humanité et le salut du monde !

Parenthèse : Je ferai sûrement un jour dans un billet sur ce que représentent pour moi, né dans les années 1970s, John Fitzgerald Kennedy, Robert S. McNamara, et quelques autres figures de l’Amérique à son zénith. Pas aujourd’hui, même si j’ai déjà effleuré le sujet. Fin de la parenthèse.

La réalité m’a rattrapé. Le monde a changé.

En cette décennie 2010, le « management » n’a plus, comme tout le reste du « monde de l’entreprise », et sauf rares exceptions, qu’un seul objectif : maximiser le retour sur investissement. A court-terme. Et par n’importe quel moyen. Faire du fric. Enrichir les dirigeants. N’importe comment. A n’importe quel prix. La créativité, le talent, le changement, le progrès, tout cela a été marginalisé et tant pis pour McNamara.

Et en pratique, le « management » s’apparente de plus en plus à un jeu vidéo. Froid, violent, cynique. Déshumanisé.

Les managers modernes jouent avec leurs fichiers Excel et PowerPoint, comme s’ils jouaient sur une XBox ou une PlayStation. Ils s’amusent bien. Ils veulent que ça bouge sur leurs écrans. Ils veulent de la couleur et des animations. Ils sont furieux si les temps de réaction ne sont pas assez rapides.

Les managers modernes oublient progressivement ce qu’il y a derrière. Pour ceux qui le savaient. Car de plus en plus, il semble qu’en France, on naisse « manager ». On fait une « école de management », et directement ensuite (pour ceux qui ont le réseau relationnel et le capital social adéquats) on est « manager ». On peut commencer à jouer. « Faire ses armes », « aller sur le terrain », « mettre les mains dans le cambouis », c’est démodé.

Les managers modernes se sont habitués à traiter les hommes comme des artefacts informatiques, loin derrière les écrans et les chiffres. A vrai dire, toute la société s’habitue, petit-à-petit, à voir traités les hommes comme des icônes, des avatars, des pixels sur des écrants. Des lignes dans Excel. Des rectangles dans PowerPoint.

Les managers modernes ne veulent même plus savoir où sont les activités qui sont derrière les écrans de leurs jeux vidéos. Ca ne les intéresse pas. Les modèles d’organisation sont de plus en plus « distribués » (moins pudiquement, dire « délocalisés »), les activités sont éclatées entre plusieurs sites, et les travailleurs passent leurs journées en interaction (téléphone, E-mail, IM et autres artefacts informatiques) avec d’autres travailleurs qu’ils n’ont jamais rencontrés et ne rencontreront jamais.

J’ai même vu des managers, amenés malgré tout à rencontrer des personnes supposées travailler pour elles à distance, tout faire pour ne pas sympathiser, pour ne vraiment faire la connaissance de ces personnes. Ne pas créer de lien émotionnel, affectif, personnel, humain. Surtout pas. Les personnes ne doivent pas compter pour ces gens. Vite, vite, qu’elles retournent à leur place, et qu’on oublie leurs voix, leurs visages, leurs personnalités. S’il y a le moindre lien humain, cela pourra compliquer la mise sous pression, la mise en tension, et si nécessaire l’élimination.

Car le management moderne fait partie de ces jeux vidéos où on massacre, on étripe, on tue. Mais c’est sur écran, c’est propre, c’est « métaphorique », c’est même « cathartique » disent les « experts ».  » Ce qui ne tue pas te rend plus fort « , disent-ils. A l’occasion, j’aimerai bien voir un « hardcore gamer » face à un vrai cadavre, un vrai blessé, un vrai mutilé.

Le journaliste Eric Dupin a publié en 2011 un excellent livre sur l’état de la France, intitulé « Voyages en France« .  Je recommande ce livre. J’ai égaré mon exemplaire, donc je ne peux ni relire, ni citer sa conclusion, mais j’affirme que c’est un texte essentiel. Si je retrouve le volume, je citerai des extraits dans un autre billet. Le titre est : « La Fatigue de la Modernité ». Pour faire court, Eric Dupin énumère les blessures — physiques, morales, mentales — que la « mondialisation néo-libérale » inflige aux gens et aux corps sociaux. Et il évoque notamment cette situation de dépossession qui se généralise : notre travail, notre avenir, est entièrement dépendant de décisions prises loin, on ne sait parfois même pas où, par des gens qu’on ne connait pas, qui ne nous connaissent pas, et on ne sait même pas sur quels critères, et quand on connait ces critères on les découvre, vus à hauteur d’homme, paradoxaux ou absurdes.

J’ai déjà cité le fameux discours du président Emile Beaufort, alias Jean Gabin, dans le film « Le Président » (film de Verneuil basé sur un roman de Simenon adapté par Audiard, quarté magique), il est essentiel :

Le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent, mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de M. Chalamont de dormir. Permettez moi messieurs, de préférer le langage des hommes : je comprends mieux.

Les chiffres, les écrans, ne crient jamais. Les jeux vidéo des « managers » n’expriment pas la souffrance sociale, les blessures morales, et toutes ces autres choses humaines, terriblement humaines, qu’évoque par exemple Eric Dupin.

C’est très propre un jeu vidéo. Les images sont fluides, les couleurs sont agréables, comme celles des fleurs au printemps.

Ils sont très propres les managers.

Ils sont tellement parfaits.

Bonne journée.

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