Pourquoi les travailleurs français ne pensent-ils qu’à leurs vacances ?

Cette année, il y a trois jours fériés dans les deux premières semaines de mai, selon le calendrier en vigueur en France : mercredi 1er mai, fête du Travail, mercredi 8 mai, Armistice de 1945, jeudi 9 mai, Ascension.

Pour beaucoup de travailleurs de ce pays, c’est l’occasion de prendre des congés, de s’aménager des « ponts », d’espérer profiter du beau temps.

Et pour certains dirigeants de ce pays, c’est l’occasion de critiquer les travailleurs, plus ou moins ouvertement.

Ainsi Valéry Giscard d’Estaing a-t-il déclaré le 25 avril 2013 :

Nous ne travaillons pas, c’est pas compliqué. Un pays qui ne travaille pas, qui passe son temps à aller d’une vacance à une autre, d’un jour férié à un pont et ainsi de suite, ne peut pas avoir des résultats formidables.

(…) On passe son temps à parler des vacances. Il n’y a pas ce respect du travail qu’il y a en Allemagne. C’est une de leurs forces. Et qu’il y a en Chine.

(…) Nous donnons l’impression d’un pays qui n’est pas sérieux, (…) qui ne travaille pas assez.

C’est bien connu, les Français sont tous des feignants, des oisifs, des privilégiés. Les salariés prennent trop de vacances, ils pensent trop aux vacances, ils ne pensent qu’à ça, ils feraient mieux de bosser ces feignasses !

Il y a vingt ans, avant que je ne découvre vraiment le « monde du travail », j’aurais sûrement été tenté par ce genre de raisonnement. J’ai été élevé dans le culte de la « valeur travail ». J’aurais répondu : « Oui, c’est lamentable. » Ou bien : « C’est sûrement pas vrai, les gens se donnent à fond dans leur travail. »

Aujourd’hui, je réponds juste : « Oui, et alors ? »

En règle générale, dans ce pays, tout a été fait, tout est fait pour démotiver les salariés. Heureusement, il y a des exceptions, mais on va ici traiter le cas général.

Les références morales anciennes — la « logique de l’honneur » identifiée par Philippe d’Iribarne, le sens du travail bien fait, l’amour propre, je développerai ça dans un autre billet — ont été piétinées et remplacées par des systèmes de management calqués sur des modèles culturels étrangers, mal assimilés, par exemple avec des objectifs chiffrés plus ou moins abstraits, et plus ou moins absurdes.

Prenons un exemple. Il y a quelques années, j’avais un collègue dont le père était facteur. Il y a quelques décennies, distribuer le courrier était un métier noble, un service public reconnu. On y accédait par un concours, on devait prêter serment au tribunal d’instance. Mon collègue racontait l’importance que ce serment avait eu pour son père.

Qu’en reste-t-il ? La plupart des gens qui distribuent le courrier sont maintenant des gens sans statut, sans reconnaissance, en CDD, prestation ou intérim, payés au lance-pierre, en sous-effectif. Le métier est méprisé. J’imagine facilement que leur organisation s’est pourvue d’une batterie de jolis indicateurs « objectifs » et chiffrables. Du genre, mesurer combien de rues un facteur dessert en une tournée. On mesure l’indicateur pour un ensemble de facteurs, on calcule la moyenne, on regarde qui est en-dessous, et malheur à celui qui a le chiffre le plus faible, il sera considéré comme « sous-performant », il va avoir des ennuis.

Conséquence pratique pour l’usager : le facteur sous-payé et mal-traité n’aura aucune envie de faire un effort. Plutôt que sonner et monter un colis, il glissera juste un mot dans la boîte, indiquant à l’usager qu’il devra aller chercher son colis le lendemain. Plutôt que de faire signer pour un envoi avec signature, il glissera juste l’enveloppe sans faire signer, advienne que pourra. Comment en vouloir humainement à des gens mal traités de traiter mal leur travail ?

Aucune sphère professionnelle, aucune strate, aucun secteur, dans le « monde de l’entreprise », n’a échappé à ce que Jean-Pierre Le Goff appelait, dès 1999 — c’est le titre d’un de ses livres que je recommande — : « La Barbarie douce : La Modernisation aveugle des entreprises et de l’école ».

Même les cadres et les ingénieurs prennent graduellement conscience qu’ils sont traités comme des pions, manipulés comme des cons, mis à l’écart des décisions, après des décennies de mensonge sur le management participatif, l’intelligence collective, l’entreprise citoyenne, et autres poudres aux yeux. La finance a tout le pouvoir, et le reste est prié d’exécuter ses exigences.

Voir le Dilbert en date du 3 mars 1993, comme le temps passe :

— I’ve been saying for years that « Employees are our most valuable asset ». It turns out that I was wrong. Money is our most valuable asset. Employees are ninth.

— I’m afraid to ask what came in eighth.

— Carbon paper.

Les salariés ne sont pas traités comme des actifs, comme des sources de richesse, ils sont traités comme des coûts, comme des charges — typiquement, l’expression « charges sociales » a fini par étouffer l’expression « cotisations salariales ».

Les salariés sont constamment culpabilisés : vous êtes trop chers, trop vieux, trop lourds, trop rigides, trop bavards, trop râleurs, trop français. Ils sont mis sous pression, le chantage à l’emploi n’est plus l’exception, il sera bientôt la règle, avec la généralisation du concept de licenciement pour non-compétitivité, si j’ai bien compris.

Bref, le président Giscard d’Estaing aimerait que les salariés français pensent moins à leurs vacances, et plus à leur travail ? Mais les salariés se sentent dépossédés de la substance de leur travail, de l’âme de leur travail — sans parler des gens qui ont juste perdu leur travail. Au moins, leurs vacances, on ne peut pas les en déposséder — quoique …

C’est un miracle qu’il y ait encore des millions de travailleurs qui arrivent à se motiver pour, constamment ou même juste périodiquement, se donner à fond dans leur travail.

Je note que l’intervention de Giscard ce 25 avril n’est pas la plus caricaturale qu’on puisse trouver sur le thème « Les salariés sont des feignants ». On trouvera facilement bien plus méprisant, par exemple dans les commentaires des forums et blogs du Figaro ou d’Atlantico, mais je n’ai vraiment pas le cœur à aller chercher des spécimens ce soir.

En revanche, je suis d’accord avec d’autres éléments cités de cette intervention de Giscard. Notamment :

La France est désindustrialisée dangereusement depuis 20 à 30 ans.

Pourquoi s’est-elle désindustrialisée ? En une phrase : parce que les purs financiers ont pris le pouvoir !

Ainsi que …

La caractéristique de l’époque actuelle, c’est l’incompétence économique des dirigeants.

… à supposer qu’on parle bien des mêmes dirigeants.

Les « dirigeants » du monde économique de maintenant n’ont pour la plupart plus beaucoup d’intérêt pour le développement économique — et encore moins social, technique et humain — des entités qu’ils dirigent, qu’ils dirigent de très loin. Ils ne sont préoccupés que de résultats financiers et de leur enrichissement personnel immédiat. Du point de vue de leur fric, ils sont compétents. Du point de vue de l’économie vue comme un bien commun, ils sont dangereusement incompétents.

Ne pas s’étonner que les salariés compétents se désengagent, et pensent à leurs vacances.

Beaucoup aimeraient bien penser plus au travail. Beaucoup ne pensent à leurs vacances que faute de mieux.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Pourquoi les travailleurs français ne pensent-ils qu’à leurs vacances ?

  1. Ping : Prototype K | Pearltrees

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s