Le culte du chef d’entreprise

Quand j’étais jeune, la notion de « culte du chef » était enseignée au collège et au lycée, en classe d’histoire-géographie, pour évoquer les dictateurs de divers régimes totalitaires du XXème siècle, Hitler, Staline, Mao, Tito, Franco, Ceaucescu et quelques autres. D’ailleurs, si vous tapez « culte du chef » sur Wikipedia, vous arrivez à peu près sur ces noms-là.

Ces dernières années, c’est surtout pour les grandes entreprises privées qu’est pratiqué le culte du chef.

Le culte de l’entrepreneur, super-héros schumpéterien qui va sauver le monde. Le culte du grand chef d’entreprise, surhomme nietzschéen tout-puissant et infaillible. Le culte du « job creator », « créateur d’emplois », « wealth creator », « créateur de richesses », sauveur de la croissance et de l’emploi. Le culte des gens riches parce qu’ils le valent bien, seules vraies élites de notre époque.

Dans ce discours, les salariés, mais aussi les prestataires, les services publics, les infrastructures, ou encore les clients et les fournisseurs, bien évidemment, ils ne servent pas à grand’chose. Ce n’est pas eux qui font tourner le monde. Ce ne sont que des pions – ou des lignes sur des feuilles Excel.

Or, autant je veux bien admettre que Bill Gates fut un entrepreneur (et un développeur) impressionnant, ou encore que Steve Jobs est une personnalité (et un designer) hors du commun, ou même que Mark Zuckerberg (tel que représenté dans le film de David Fincher) est un type spécial … autant j’ai du mal à voir ce que les grands patrons des oligopoles du CAC40 — des gérants, des gestionnaires, des ronds-de-cuir, des bureaucrates-en-chef — ont d’héroïque ou de transcendant.

Et pourtant le culte du « grand patron héroïque » prend de plus en plus d’ampleur. A tout seigneur tout honneur, rappelons le chef-d’oeuvre du CEO de Goldman Sachs (la banque la plus influente et la plus nocive de la planète, faut-il le rappeler ?), Lloyd Blankfein, 9 novembre 2009, à peine un an après la plus grande catastrophe financière de tous les temps :

I am just a banker doing God’s work.

Les démontages du mythe du « job creator » ne manquent pas … lire ou relire Ezra Klein, Paul Krugman, Jonathan Chait … ou encore ce commentaire d’un authentique entrepreneur nommé Nick Hanauer sur Bloomberg / BusinessWeek, le 7 décembre 2011 :

I’m a very rich person. As an entrepreneur and venture capitalist, I’ve started or helped get off the ground dozens of companies in industries including manufacturing, retail, medical services, the Internet and software. I founded the Internet media company aQuantive Inc., which was acquired by Microsoft Corp. in 2007 for $6.4 billion. I was also the first non-family investor in Amazon.com Inc.

Even so, I’ve never been a « job creator. » I can start a business based on a great idea, and initially hire dozens or hundreds of people. But if no one can afford to buy what I have to sell, my business will soon fail and all those jobs will evaporate.

That’s why I can say with confidence that rich people don’t create jobs, nor do businesses, large or small. What does lead to more employment is the feedback loop between customers and businesses. And only consumers can set in motion a virtuous cycle that allows companies to survive and thrive and business owners to hire. An ordinary middle-class consumer is far more of a job creator than I ever have been or ever will be.

Pour s’en tenir à la France, et pour limiter la longueur de ce billet, en attendant d’autres, il semble que le mythe du « grand patron héroïque » s’est aggravé depuis un an.

De mémoire, en France, c’est le Baron Seillière qui, à la fin des années 1990s, après avoir transformé le Conseil National du Patronat Français (CNPF) en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF) pour que ça sonne mieux, a commencé à entonner en permanence le grand air de « Qui crée les richesses dans ce pays ? C’est nous, les entrepreneurs ! » . Une douzaine d’années plus tard, plus grand’monde ne fait référence à ce financier poursuivi pour vol fiscal. Mais le discours continue : « tant que vous ne nous donnerez pas, à nous les entrepreneurs, à nous les créateurs de richesses, tout ce que nous demandons, tout ira de travers ! »

Car depuis qu’il est question de taxer leurs excès, ces gens se révoltent. Ces gens qui gagnent, en moyenne, aujourd’hui, en euros, ce qu’ils gagnaient en francs français du temps du Baron Seillière, les pauvres, ils sont en détresse …

Ainsi, quand Henri de Castries, patron d’Axa, est interviewé par Les Echos le 28 avril 2013, sa réponse à la question « Comment jugez-vous l’état actuel de la France ? » commence évidemment par un rappel des misères des « créateurs de richesse » :

Inquiétant. Les conditions d’un retour de la croissance, préalable indispensable au recul du chômage, sont loin d’être réunies. En particulier, la ponction fiscale pratiquée sur les créateurs de richesse a atteint le niveau d’asphyxie.

L’été dernier, Odile Benyahia-Kouider racontait les désarrois de ces malheureux dans Le Nouvel Observateur le 30 août 2012 :

François Hollande les a surnommés les « pleureuses ». C’est sa manière d’ironiser sur tous ces « riches » qui, depuis son élection, défilent en rangs serrés pour le dissuader de taxer les revenus de plus de 1 million d’euros par an à 75%. Ils le convient à déjeuner ou harcèlent ses amis, ses conseilleurs, ses ministres et ses camarades de la promotion Voltaire de l’ENA. Un enfer !

Depuis le mois de mai, il a reçu, en toute discrétion, plusieurs grands patrons à l’Elysée. (…) « C’est incroyable, a confié le président à l’un de ses proches. Je pensais que tous ces dirigeants venaient pour discuter compétitivité, croissance, stratégie industrielle. Mais non ! Tous ne m’ont parlé que d’une seule chose : les 75%. » Sans même respecter de trêve estivale.

L’automne dernier, L’Expansion en date de décembre 2012 publiait un débat sur le thème de la compétitivité, entre Karine Berger (économiste, députée PS) et Denis Payre (entrepreneur parti longtemps en Belgique). Très vite Denis Payre déplace le débat vers le seul point qui semble vraiment l’intéresser.

Beaucoup de choses sont annoncées, mais vous passez à côté d’un point fondamental : la motivation des piliers de l’économie que sont les managers et les entrepreneurs. Par exemple, vous avez créé cette taxation à 75 % au-dessus de 1 million d’euros de revenus, en expliquant que cela concerne un tout petit nombre de personnes. Soit, mais ces gens sont déterminants pour les entreprises : des cadres que L’Oréal ou Danone ont besoin d’attirer, canadiens, brésiliens, allemands, puisque nous vivons dans un monde ouvert. Cela concerne aussi beaucoup plus de gens qu’on ne le croit : tous les jeunes managers qui aspirent à atteindre ce niveau de rémunération

(…) Avec Business Objects et Kiala, j’ai donné naissance à deux leaders mondiaux dans les métiers de demain, créant près de 7 000 emplois. J’ai fait rentrer des centaines de millions d’euros dans les caisses de l’Etat à travers la TVA, les impôts, les charges sociales. Aujourd’hui, si je reste en France, je suis condamné jusqu’à la fin de mes jours à travailler pour moi seulement à partir du 1er octobre de chaque année.

Karine Berger finit par conclure :

Vous ne voyez l’économie qu’à travers la fiscalité individuelle.

Tous ces individualistes avec leurs « moi je, moi je, moi je », me font souvent penser à Michel Audiard, plus précisément à cette tirade de Théo, dans « Les Tontons Flingueurs » :

Avec les prétentieux, c’est toujours pareil, moi je, moi je, sur le terrain plus personne.

C’est pour quand, le terminus des prétentieux ?

Bonne fin de journée.

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