Sur la fatalité du remplacement par les machines

L’idéologie contemporaine présente beaucoup de phénomènes comme des fatalités insurmontables.

Par exemple, le progrès technologique — en particulier les progrès de l’informatique, des télécommunications et de l’automatisation — est présenté comme fatalement créateur de chômage et de misère. Les machines prennent la place des travailleurs, et on ne peut rien y faire, c’est comme ça, ça a toujours été comme ça, à charge pour les travailleurs — et ceux qui prétendent les aider — de se débrouiller pour trouver autre chose.

Quiconque tente de s’opposer à cette dynamique, ou même de la discuter, est ridiculisé. Sera traité de luddite, de ringard, d’utopiste, de demeuré. C’est un dogme.

Et cela, alors même qu’on prétend de plus en plus remplacer les humains par des machines, non seulement pour les tâches physiques, manuelles, mais aussi pour des tâches cognitives, intellectuelles. Voir l’article de Christopher Mims sur le site Quartz en date du 27 mars 2013.

L’article — à lire en entier ! — a été intitulé : « How the internet is making us poor ». Le dernier inter-titre est : « Survival of the fittest — and the richest ». En résumé :

Everyone knows the story of how robots replaced humans on the factory floor. But in the broader sweep of automation versus labor, a trend with far greater significance for the middle class — in rich countries, at any rate — has been relatively overlooked: the replacement of knowledge workers with software.

En conclusion :

(…) there are plenty of optimists ready to declare that the rise of the machines will ultimately enable higher standards of living, or at least forms of unemployment as foreign to us as « big data scientist » would be to a scribe of the 17th century. But that’s only as long as you’re one of the ones telling machines what to do, not being told by them. And that will require self-teaching, creativity, entrepreneurialism and other traits that may or may not be latent in children, as well as retraining adults who aspire to middle class living. For now, sadly, your safest bet is to be a technologist and/or own capital, and use all this automation to grab a bigger-than-ever share of a pie that continues to expand.

Il est présenté comme évident que, quand une nouvelle technologie permet d’accroître la productivité du travail, les gains de productivité sont pour le capital. Et si une nouvelle technologie détruit des postes … eh bien, tant pis pour ceux qui occupaient ces postes, on ne peut rien pour eux, c’est la faute à pas de chance, c’est la vie, TINA, There Is No Alternative, on connaît la chanson.

Ces dernières années, le discours économique dominant ne jure plus que par les mânes de l’économiste autrichien, Joseph Schumpeter (1883 – 1950). The Economist a même donné, en septembre 2009, son nom à l’une de ses chroniques anonymes (aux côtés de Bagehot pour le Royaume-Uni, Lexington pour les Etats-Unis, ou encore Charlemagne pour l’Union Européenne). L’oeuvre de Schumpeter est vaste, mais ce qui nous est suggéré d’en retenir tient en une formule, en deux mots : « creative destruction ». Destruction créative. Il ne faut pas pleurer sur ce qui est détruit, c’est une condition nécessaire et suffisante pour créer quelque chose de neuf. Arrêtez de nous embêter avec ce qui est en difficulté, vous faites obstacle à ce qui va émerger. Laissez faire le marché ! Il n’y a pas d’alternative !

En pratique, dans un grand nombre de secteurs, ces dernières années, on voit surtout le volet « destruction », et on ne voit absolument pas le plus petit début de « création ». Les carnages s’enchaînent, et à la fin, il ne reste pas grand’chose. Souvent d’ailleurs parce que, au progrès technologique, s’ajoutent d’autres mécanismes tels que les délocalisations, mais c’est une autre histoire.

Robert Skidelsky, dans son article de Project Syndicate en date du 19 février 2013, rappelle que, au moins en théorie, le progrès technologique peut être autrement drainé.

If one machine can cut necessary human labor by half, why make half of the workforce redundant, rather than employing the same number for half the time? Why not take advantage of automation to reduce the average working week from 40 hours to 30, and then to 20, and then to ten, with each diminishing block of labor time counting as a full time job? This would be possible if the gains from automation were not mostly seized by the rich and powerful, but were distributed fairly instead.

Rather than try to repel the advance of the machine, which is all that the Luddites could imagine, we should prepare for a future of more leisure, which automation makes possible. But, to do that, we first need a revolution in social thinking.

Des décennies de bourrage de crâne ont rendu, je le crains, improbable, sinon impossible, un tel retournement conceptuel.

Se rappelle-t-on seulement qu’il y a quelques décennies, il semblait aller de soi que les progrès technologiques allaient de pair avec réduction effective du temps de travail, redistribution des bénéfices et toutes ces sortes de choses ?

Par exemple, dans son livre de 1967, « Le Défi Américain », Jean-Jacques Servan-Schreiber présente les Etats-Unis d’Amérique sur le point de franchir, appuyés par les technologies — électronique, informatique, automatique, etc — une nouvelle étape historique majeure, la société post-industrielle. Cette étape entre société industrielle et post-industrielle serait aussi considérable qu’entre société rurale et société industrielle. JJSS exhortait donc l’Europe et la France à un sursaut pour développer ses capacités technologiques, pour tenter elle aussi de prendre le chemin de la société post-industrielle. Tout ça était et reste très discutable. Ce qui m’intéresse surtout, pour ce soir, c’est la déclinaison très concrète envisagée par JJSS en terme de mode de vie pour l’an 2000 :

In 30 years America will be a post-industrial society. There will be only four work days a week of seven hours per day. The year will be comprised of 39 work weeks and 13 weeks of vacation. With weekends and holidays this makes 147 work days a year and 218 free days a year. All this within a single generation.

Les révolutions technologiques sont arrivées — comme prévu. Les richesses ont été créées — comme prévu. Mais d’autres choses ne se sont pas produites comme prévu. Les travailleurs travaillent toujours autant — pour ceux qui ont encore du travail. Les richesses sont de moins en moins distribuées, de plus en plus confisquées, littéralement monopolisées. Ce n’est pas une fatalité technologique. Ce sont des choix.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans informatique, travail, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s