Les obsédés du choc

Les mots sont importants. Les mots ont un sens. Mais hélas souvent cet aphorisme, dont j’ignore l’auteur, s’applique :

Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens.

Ainsi le mot « choc ».

Pour moi, c’est un mot redoutable.

J’ai tapé aujourd’hui le mot « choc » dans Google. La fonction « auto-complete » m’a suggéré : « choc anaphylactique », « choc septique », « choc pétrolier » et « choc cardiogénique ». J’ignore dans quelle mesure ce résultat est « personnalisé ». Trois des quatre suggestions renvoient à des pathologies pouvant mettre en danger la vie humaine — d’ailleurs, j’ai personnellement vécu l’une des trois, j’en garde un souvenir horrible.

Donc la réponse de Google m’a, paradoxalement, rassuré : un choc est bien quelque chose de violent, brutal, cruel … un choc est quelque chose qui peut tuer.

Et pourtant, le mot « choc » est très à la mode dans la France de 2013. Il ne passe pas une semaine sans qu’on parle de chocs divers et variés. En cette deuxième semaine de mai, nous avons la « campagne choc de l’UMP contre Hollande » et les « mesures choc de Hollande pour rebondir » … qui font suite au « choc de moralisation » en avril, au « choc de simplification » en mars, au « choc de compétitivité » à l’automne, et j’en passe. Ce qui me frappe, c’est que tous ces gentils chocs sont voulus, souhaités, exigés !

L’obsession du « choc », de la nécessité impérieuse d’un « choc », est emblématique d’un certain type de discours, dont un certain type d’éditorialistes (ou « éditocrates ») s’est fait la spécialité. Un seul exemple, un éditorial de Christophe Barbier intitulé « Eloge du choc », dans L’Express en novembre 2012, curieusement pas disponible en ligne, mais largement évoqué ailleurs :

Le pays a besoin, pour retrouver le goût de l’effort, d’un choc psychique, d’une secousse électropolitique apte à réveiller cette énergie vitale des peuples qui s’appelle l’ambition.

Ce sont des discours de sergent-chef, des discours de petits chefs autoritaires et belliqueux, des discours de militaires sans cervelle. Des discours de brutes décomplexées, tenus par des gens qui ne risquent rien, qui vivent confortablement au sommet de leurs tours, qui sont eux à l’abri de tous les chocs et de toutes les perturbations, mais qui entendent convaincre les gens ordinaires que les chocs qu’on va leur infliger sont pour leur propre bien.

La « conduite du changement » est un très joli concept moderne, ça sonne bien, c’est propre, c’est élégant, mais comment prétendre obtenir l’adhésion de personnes vivantes à un « changement » dont l’objet est leur propre destruction ?

La majorité des populations des pays de l’ancien bloc soviétique garde un mauvais souvenir des « thérapies de choc » qui leur ont été appliquées au début des années 1990s — dans la plupart des cas, un vaste pillage des ressources du pays sous couvert de « privatisation », un enrichissement sans limite pour quelques pourris, et une paupérisation généralisée pour tous les autres. Succès colossal.

La clef de voûte de la stratégie militaire de Donald Rumsfeld il y a dix ans pour « libérer » l’Irak, et conquérir les esprits et les coeurs des Irakiens, était baptisée « Shock and Awe », autrement dit « Choc et Effroi ». Succès considérable.

Les pays d’Europe du Sud subissent depuis quelques années, sous l’autorité des « troïkas » (représentants du FMI, de la BCE et de l’UE), des « chocs » équivalents, et ce n’est pas beau à voir, comme expliqué par exemple dans cet article du Frankfurter Allgemeine Zeitgung du 19 décembre 2012, déjà évoqué cet hiver :

Trauma is Georg Pieper’s business. Whenever a disaster hits Germany, the traumatologist is on the spot. Following the attacks in Oslo and Utøya, Pieper travelled to Norway and supervised his colleagues there. He knows what it means to look closely study and measure the scale of a disaster.

In October Pieper, spent a few days in Athens, where he gave continuing education courses for psychologists, psychiatrists and doctors on trauma therapy. Although he had prepared himself for some shocks, the reality was even worse than he had gloomily expected.

Peut-on aussi évoquer l’important du mot « choc » dans le discours dominant sans évoquer Margaret Thatcher ? There is no alternative! Comme je l’ai évoqué après sa disparition, Thatcher c’est la guerre.

Dans la longue liste des livres-que-je-lirai-si-j-avais-du-temps, il y a « The Shock Doctrine« , de Naomi Klein, paru en 2007 — c’est-à-dire avant des chocs tels que la chute de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, le débarquement des « troïkas » en Grèce et ailleurs, etc. Résumé sur le site Web de l’auteur :

Naomi Klein explodes the myth that the global free market triumphed democratically. Exposing the thinking, the money trail and the puppet strings behind the world-changing crises and wars of the last four decades, The Shock Doctrine is the gripping story of how America’s “free market” policies have come to dominate the world– through the exploitation of disaster-shocked people and countries.

Si je voulais remonter plus loin dans l’étymologie et l’histoire du mot « choc », je contournerais rapidement sur les « troupes de choc » (stormtroopers) de l’Empire galactique de l’univers de Star Wars, et j’arriverais assez vite aux deux grandes organisations « paramilitaires » du Troisième Reich — la SA (Sturmabteilung, soit « section d’assaut ») et surtout la SS (Schutzstaffel, soit « escadron de protection »), et à quelques autres mots-clefs en allemand tels que Blitzkrieg (soit « guerre-éclair »). Et j’en reviendrais à la grande matrice du monde contemporain, la catastrophe de 1914.

En août 1914, pour faire court, tout le monde est parti, en France, en Allemagne et ailleurs, la « fleur au fusil », avec la certitude d’une guerre courte et glorieuse, d’un choc salvateur qui allait résoudre les problèmes politiques et sociaux de l’Europe. Le quatorzième tome des « Hommes de Bonne Volonté » de Jules Romains, intitulé « Le Drapeau Noir », décrit les paradoxes qui ont précipité cet orage, et les diverses gens qui ont souhaité, qui ont eu intérêt, qui ont accompagné, ou qui ont précipité ce choc.

Il a fallu trente ans à partir de 1914 pour que les Européens achèvent de se convaincre qu’ils ne pouvaient pas résoudre leurs problèmes par des chocs.

Mais l’Histoire est un éternel recommencement.

Bonne journée.

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