Réflexions du dimanche 26 juillet 1914 au dimanche 28 octobre 1962 par quelques livres

J’ai eu un peu de temps disponible pendant ce week-end de cinq jours pour ranger ma cave. Partiellement.

Les trois quarts de mes livres sont encore dans des cartons, ceux du déménagement, ou remis dans des cartons secs, les anciens ayant pris un peu d’humidité. Je ne sais pas quand ces livres seront tous sortis et rangés. Je n’en ai aucune idée. Il y a tellement d’autres choses plus importantes à faire, au sens des priorités de ma famille.

Mais j’ai pu retrouver quelques livres chers et mettre de côté. Pas tous. J’ai beaucoup pensé ces derniers mois à « L’Imprécateur » de René-Victor Pilhes, je ne l’ai pas aperçu, ce sera pour une autre fois.

J’ai remis la main sur « Les Hommes de Bonne Volonté ». Comme je l’avais déjà évoqué, je tiens beaucoup à ce livre, ne pas l’avoir sous le main me travaillait. Et j’y reviendrai forcément. Le grand oeuvre de Jules Romains (1885 – 1972). Vingt-sept volumes sur la France et l’Europe, du 6 octobre 1908 au 7 octobre 1933, centrés sur la catastrophe de 1914, ses prémisses, son déroulement, ses premières séquelles. J’ai lu ces livres trop jeunes. J’aurais voulu commencer à les relire à partir de 2008, et surtout avant 2014. Il n’est pas trop tard pour commencer à les relire.

Si j’arrive à persévérer dans ce blog, ce sera forcément, au moins en partie, avec l’ombre grandissante du prochain centenaire de la catastrophe de 1914. Alors autant commencer dès ce soir, alors que l’inspiration me manque, avec le saisissant dernier paragraphe de l’avant-dernier chapitre du quatorzième tome. Dimanche 26 juillet 1914, Paris.

Il se développait pour Gurau une expérience encore plus troublante. Il se sentait pris lui-même par la griserie de cette atmosphère, par sa douceur fiévreuse, par l’extraordinaire facilité de tout. C’était bien simple : il suffit de ne plus résister. Il suffisait de dire : oui. Il suffisait de remplacer la prévision laborieuse des évènements, les tâtonnements exténuants du calcul, par une acceptation les yeux fermés de l’avenir sur votre visage, soufflant comme le souffle de feu du désert, vous énivrant, vous caressant de sa brûlure, chargé de baisers, de mirages, de fantômes. Quel repos, de ne plus ramer contre le destin ! Quelle excitation, de rêver confusément à tant de choses inouïes que le destin va vous jeter par brassées, en récompense de votre acceptation ! Choses terribles, choses cruelles, choses glorieuses, choses intenses ; oui, très intenses ; intenses à vous faire claquer les nerfs. Ah ! on allait se sentir vivre. Plus question, une seconde, de s’ennuyer. L’ennui ? En arrière, l’Ennui ! En arrière, l’époque de l’Ennui ; le temps de la Paix sans Histoire. Voici que commence l’Histoire. On sort de la zone d’ombre pour mettre le pied dans l’Histoire ; et l’on s’aperçoit tout à coup que l’Histoire, c’est un sol blanc, éblouissant, torride, une espèce de plage dorée, dévorée de soleil, qui vous rôtit un peu la plante des pieds, mais qui vous fait marcher dans la splendeur, dans l’ardeur ; qui fume autour de vous comme un triomphe. Qu’est-ce que la joie d’assister à un grand incendie, avec les arrivées de pompiers, les échelles, les lances, les écroulements de murs dans les flammes ; qu’est-ce qu’un grand accident de voitures avec des morts et des blessés — une pauvre fois par hasard ! — à côté de ce qui va se produire de formidable quotidiennement ! Pas étonnant que les gens dont on voit les images dans les livres d’Histoire aient cet air excité, heureux. L’Histoire, déjà si intéressante à s’entendre raconter, c’est donc si bon que cela à vivre ? Alors, il fallait le dire ! Et d’un accès si commode ? Il n’y a que ce seuil-là à franchir, vraiment imperceptible, où le pied se met tout seul ? Alors il ne fallait pas faire tant d’histoires avant de nous jeter dans l’Histoire !

Et le chapître suivant, le dernier, intitulé « Présentation de la France en juillet 14 », commence ainsi :

C’est ainsi que ce brave peuple, d’hommes assez mal vêtus, peu soigneux de leur personne et de taille plutôt courte, se préparait à entrer une fois de plus dans l’Histoire.

Je suis persuadé d’avoir déjà retranscrit, sur un clavier d’ordinateur, ces quelques lignes. Je pense que c’était à l’automne 2001, ou à l’automne suivant, quand, en « réaction » aux attentats terroristes, George W. Bush envoyait les Etats-Unis d’Amérique en guerres à crédit. Les conséquences des conneries de l’administration Bush, certes désastreuses, se sont avérées cependant assez peu comparables en ampleur à celles de la catastrophe de 1914. Quoique le bilan n’est pas terminé.

Daniel Pennac a écrit :

Le pire dans le pire, c’est l’attente du pire.

Je suis fondamentalement persuadé qu’il faut toujours craindre le pire, penser par-rapport au pire, se préparer au pire, pour éviter le pire. L’optimisme béat m’a toujours révulsé. Il ne faut pas seulement être paranoïaque. Et ce genre de choses.

Le moment le plus tragique du XXème aurait pû être fin octobre 1962. A aucun autre moment connu le monde n’a été aussi proche d’un holocauste nucléaire. Le samedi 27 ou le dimanche 28 octobre 1962, il aurait suffi littéralement suffi d’un battement d’ailes de papillon pour que tout s’embrase, un commandant de sous-marin qui prend une initiative malheureuse, une défaillance technique d’un avion, un signal mal compris, etc. Le film « Thirteen Days », sorti en France à l’automne 2001, raconte assez bien (pour ce que j’en sais) la crise des missiles de Cuba, et je ne vais pas l’approfondir ici ce soir. C’est un film magnifique, une histoire de détermination humaine contre le fatalité des systèmes, machines, Etats et autres monstres froids.

Un livre a contribué à éviter le pire en octobre 1962, un livre que le président John F. Kennedy (1917 – 1963) — et peut-être aussi son frère, Robert F. Kennedy (1925 – 1968) — avait lu l’été précédent : The Guns of August. Encore un livre figurant dans la longue liste des livres-que-je-lirai-si-j-avais-du-temps. Un livre qui décrit les mécanismes qui ont mené à la catastrophe de 1914, de manière probablement plus analytique et moins « littéraire » que Jules Romains. Pour faire court, citons juste Wikipedia, avec toutes les réserves que cela implique :

According to the cover notes of an audio version of The Guns of August, « [President John F. Kennedy] was so impressed by the book, he gave copies to his cabinet and principal military advisers, and commanded them to read it. » In One Minute to Midnight on the Cuban Missile Crisis, Michael Dobbs notes the deep impression Guns had on Kennedy. He often quoted from it and wanted « every officer in the Army » to read it as well. Subsequently, « [t]he secretary of the Army sent copies to every U.S. military base in the world. Kennedy drew from The Guns of August to help in dealing with the Cuban Missile Crisis, including the profound and unpredictable implications a rapid escalation of the situation could have.

J’ai découvert l’autre jour un texte que j’ignorais, le « discours d’Oslo » de Albert Camus (1913 – 1960), prononcé lors de la réception de son prix Nobel de littérature, le 10 décembre 1957.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir.

La première moitié du XXème siècle a été broyée par plusieurs catastrophes, la plupart découlant de la catastrophe de juillet 1914. La génération d’Albert Camus — et de JFK — a grandi dans leurs décombres. En octobre 1962, JFK a littéralement rempli la mission fixée par Albert Camus : « empêcher que le monde ne se défasse ».

Symétriquement, la deuxième moitié du XXème siècle a été bénie par plusieurs miracles, l’un des principaux étant celui d’octobre 1962. Ma génération, parmi d’autres, a grandi des bienfaits de ces miracles.

Que va nous réserver la première moitié du XXIème siècle ?

Est-ce que les hommes et les femmes, connus et inconnus, qui tiennent maintenant en main les destinées de ce monde, ont en tête juillet 1914 et octobre 1962 ?

Ce qui a permis d’éviter le pire en octobre 1962, c’est notamment que ceux qui tenaient alors le monde avait médité juillet 1914. Et qu’ils avaient vu l’horreur, notamment JFK dans le Pacifique en 1943, et Khrouchtchev à Stalingrad en 1942 et à Koursk en 1943.

Il y a dix ans, que pouvait-on dire de George W. Bush et ses complices ?

Que dire maintenant des « young global leaders », « Davos Men », et autres « masters of the universe » qui composent l’élite oligarchique qui tient tout, tout ou presque tout ?

Bonne nuit.

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