Pistes de lecture – Le destin de l’Europe

Billet écrit en temps contraint.

Je suis Français, donc Européen.

J’ai un rapport compliqué, paradoxal et profond, à la « construction européenne », qui peut être caricaturé en deux points : J’ai voté « Non » au Traité de Maastricht le 20 septembre 1992, et j’ai voté « Oui » au Traité Constitutionnel Européen le 29 mai 2005.

J’ai peur qu’à l’automne prochain, dans la foulée de la reconduction de l’homme le plus dangereux d’Europe au poste de chancelière fédérale, par une faible majorité relative en République Fédérale, et contre la quasi-totalité du reste du continent, on ne découvre qu’il ne reste plus rien de la « construction européenne », à peine une sorte d’Empire. Comme l’a écrit Martin Wolf le 17 octobre 2012 dans The Financial Times :

The eurozone is a cage for masochists.

Après avoir précédemment constaté, dans le même journal, le 8 mai 2012 :

(…) the current adjustment process is asymmetric: countries in difficulties disinflate; but countries in a good position do not inflate. This is not a monetary union. It is far more like an empire.

Qui cela fait-il rêver ? Qui a voulu cela ?

Il y a dans « Les Hommes de Bonne Volonté » de Jules Romains, des pages absolument superbes sur l’Europe et l’idéal européen. A sa manière, Jules Romains est un des pères spirituels de la « construction européenne » commencée dans les décombres de la Deuxième Guerre Mondiale.

Voici comment Jules Romains conclut « Le Drapeau Noir », tome publié en 1937, que j’ai déjà largement cité avant-hier, qui décrit les derniers instants avant la catastrophe de 1914 :

(…) l’Europe maigre et osseuse, riche et tourmentée, solidaire et divisée, une mais non unie. Il y avait en effet des Rois, des Empereurs et des Peuples. Ni les Rois, ni les Empereurs, ni les Peuples ne savaient pourquoi ils tenaient tant à se faire la guerre, ni ce qu’ils y cherchaient. Ni les uns ni les autres n’avaient présents à l’esprit le miracle de ce continent, ni le miracle le plus fragile encore qu’était sa chance dans le monde. Cette Europe, la leur, devenue mère ou tutrice de tous les peuples, source des pensées et des inventions, détentrice des plus hauts secrets, leur était moins précieuse qu’un drapeau, qu’un chant national, qu’un dialecte, qu’un tracé de frontière, qu’un nom de bataille à inscrire sur un socle, qu’un gisement de phosphates, qu’une statistique de tonnage comparé, que le plaisir d’humilier le voisin.

Où en sommes-nous, en 2013 ?

Emmanuel Todd, dans Marianne (Paris), le 12 mai 2013 :

Mais l’Allemagne, qui a déjà foutu en l’air deux fois le continent, est l’un des hauts lieux de l’irrationalité humaine. Ses performances économiques « exceptionnelles » sont la preuve de ce qu’elle est toujours exceptionnelle. L’Allemagne, c’est une culture immense, mais terrible parce que déséquilibrée, perdant de vue la complexité de l’existence humaine. Son obstination à imposer l’austérité, qui fait de l’Europe le trou noir de l’économie mondiale, nous impose une question : l’Europe ne serait-elle pas, depuis le début du XXe siècle, ce continent qui se suicide à intervalles réguliers sous direction allemande.

Oui, un « principe de précaution » doit être appliqué à l’Allemagne ! Ce n’est pas être un salaud xénophobe de le dire, c’est du simple bon sens historique. D’autant que ce pays est, à l’insu de nos chefs, dans une logique de puissance. Le seul obstacle à une hégémonie durable en Europe, pour l’Allemagne, aujourd’hui comme hier, c’est la France, tant qu’elle ne sera pas définitivement à terre économiquement. Mais je comprends que ce soit difficile pour nous d’admettre l’évidence : nous pensions tellement ne jamais revoir ces rapports de force.

  • Cette interview d’Emmanuel Todd est proprement hallucinante. La dernière phrase de l’extrait cité ici est peut-être la plus terrible de toutes. Nous tombons de haut. Nous tombons de tragiquement haut.

Ivan Krastev, dans Kultura (Sofia), via PressEurop, le 25 avril 2013 :

L’Union européenne (UE) n’est plus, du moins telle que nous la connaissions. Et la question n’est pas de savoir ce que deviendra la nouvelle union, mais pourquoi cette Europe qui nous a tant fait rêver n’existe plus.

La réponse est simple : aujourd’hui, tous les piliers qui ont servi à bâtir et à justifier l’existence de l’Union européenne se sont effondrés.

(…) Comment sortir de la crise ? Si l’on regarde l’UE de plus près, on remarquera que des pays sont en crise et d’autres non — ou en sont bien moins affectés. Aussi, dans certains cas, la crise a eu également des effets bénéfiques sur certaines pratiques. De ce point de vue, le principal problème de toute politique est qu’elle fait des gagnants et des perdants — mais ça, les hommes politiques se sont bien gardés de nous le dire. Ce n’est pas tant le problème : il y a toujours eu des perdants et des gagnants, mais la question est de savoir comment donner des compensations aux uns et expliquer aux autres qu’il est dans leur intérêt de mener telle ou telle politique.

Nous, nous continuons de penser qu’il existe des politiques qui ne font que des gagnants. Dans l’état actuel de l’UE, cela reste encore un voeu pieux car le schéma naturel de solidarité qui existe dans l’Etat national n’existe pas encore à l’échelle de l’Union. De surcroît, les pays de l’UE n’ont pas tous la même histoire ni la même langue. Quand on dit « nous » sur le plan européen, de qui s’agit-il ? Pour que l’UE se mette à fonctionner correctement, il faut absolument au préalable définir qui est ce « nous » européen.

  • Article à lire en entier (comme tous ceux que je cite en « Pistes de lecture », évidemment !). L’ignoble idéologie contemporaine glorifie les « winners » et vae victis. Winner takes all. J’y reviendrai. Cette idéologie sépare, divise, détruit.

Brad DeLong, sur son blog (Berkeley), le 20 mars 2013 :

The 1919-1939 interwar period taught us four lessons:

1) In order for the world economy to be prosperous, adjustment to macroeconomic disequilibrium needs to be undertaken by both « surplus » and « deficit » economies — not by « deficit » economies alone.

2) If the world economy is to have any chance of avoiding or limiting crises, an integrated banking system requires an integrated bank regulator and supervisor.

3) In order for crises to be successfully managed, the lender of last resort must truly be a lender of last resort: it must create whatever asset the market thinks is the safest in the economy, and must be able to do so in whatever quantity the market demands.

4) In order for any monetary union or fixed exchange rate system larger than an optimum currency area to survive, it must be willing to undertake large-scale fiscal transfers to compensate for the exchange rate movements to rapidly shift inter-regional terms of trade that it prohibits.

I, at least, thought that everybody — or everybody who mattered in governing the world economy — had learned these four lessons that 1919-1939 had so cruelly taught us. Now it turns out that the dukes and duchesses of Eurovia had, in fact, learned none of them. History taught the lesson. But while history was teaching the lesson, the princes and princesses of Eurovia and their advisors were looking out the window and gossiping on Facebook.

  • Sans commentaire.

Adela Cortina, dans El Pais (Madrid), via PressEurop, le 18 avril 2013 :

Comment est-ce possible que les favorisés aient tant de mal à apprendre que les pays et les citoyens sont interdépendants, qu’il est faux que mes gains dépendent des pertes d’autrui ? Bien au contraire, si les pays du sud sont saignés à blanc, comme c’est le cas aujourd’hui, ce ne sont pas seulement eux qui en sortiront perdants, mais aussi ceux du nord.

Kant, un Allemand de Koenigsberg, disait que même un peuple de démons, d’êtres dépourvus de sensibilité morale, préférerait un Etat de droit à une situation de guerre de tous contre tous. Mais il ajoutait : pourvu qu’ils aient une intelligence. Pour ma part, je préciserais : une authentique intelligence humaine, comme celle qui se révèle dans le jeu de l’ultimatum.

(…) l’humiliation des plus défavorisés est une mauvaise chose en soi, sans compter qu’elle n’est même pas intelligente. En ce qui concerne l’Europe, l’attitude intelligente consisterait à retrouver son identité en instaurant une authentique démocratie, fondée sur la cohésion sociale et l’entraide.

  • « Humilier les plus défavorisés » ! « Humilier le voisin », voilà où nous en sommes arrivés — ou revenus !

Bonne nuit.

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