Ne pensez pas !

Un des messages principaux du monde contemporain est, je le crains : « Ne pensez pas ! »

« Ne pensez pas ! » est d’abord le grand message de la télévision.

J’ai longtemps pensé que les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » (on disait jadis « NTIC » — l’informatique et Internet, pour faire simple) allaient à contre-courant de cette tendance. Ces dernières années, je me surprends souvent à penser le contraire, les tablettes sont pires que la télévision, comme déjà évoqué.

Les tablettes, comme la télévision, permettent en théorie une ouverture culturelle, des apprentissages, des découvertes, toutes sortes d’activités qui stimulent l’esprit, qui amènent à penser, à réfléchir, à comprendre, à remettre en cause ou à se remettre en cause, à avancer. En théorie.

Mais les tablettes, comme la télévision, en pratique, servent surtout à s’hypnotiser, s’auto-hypnotiser, à se détendre, à s’auto-abrutir. Je me rappelle une digression du philosophe Yves Michaud, à l’époque où il était invité sur France Culture dans L’Esprit Public, à l’automne 2007 environ, sur la production télévisuelle façon TF1 : une télévision facile à digérer, molle, simpliste, pré-digérée, une télévision fatiguée, pour gens fatigués, las, et ce genre de choses. Ça colle assez bien à l’usage — principal, pas unique — que je fais de la télévision. Je n’attends presque rien de la télévision. Je la regarde volontiers quand j’ai décidé de ne pas penser, ou ne pas trop penser. Pour me détendre, ou pour me changer les idées, comme on dit.

Pour moi, le dernier mot sur la télévision a été dit en juillet 2004 par Patrick Le Lay, l’homme qui a dirigé pendant 20 ans la première chaîne de télévision d’Europe (record probable ?). Relisons attentivement ce chef-d’oeuvre, de cynisme ou de lucidité, selon le point de vue :

(…) le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.

Le dernier mot sur Internet et les tablettes est loin d’avoir été dit. Et pourtant, ne peut-on pas dire que l’un des métiers de Google est, comme pour TF1, de rendre le cerveau du sujet disponible ? N’est-il pas pire — quelque chose comme, vendre aux publicitaires une vue à l’intérieur du cerveau du sujet ? Ou remplacer une partie du cerveau du sujet, par un artefact offert au plus offrant ? Ah oui, j’oubliais : Don’t be evil.

On ne peut certes pas résumer Internet à Google. Cependant, pour beaucoup de gens, Google leur fournissant tout ce qu’ils attendent d’Internet, y compris un navigateur, « aller sur Internet », c’est « aller sur Google ».

Comme beaucoup de gens, je me surprends souvent, dans des conversations informelles, à répondre à une question par : « Tu n’as qu’à demander à Google ! » Et faire le geste de dégainer mon iPhone … Est-ce une blague, ou est-ce sérieux ? Ça dépend pour qui.

Comme beaucoup de gens, je me sers de Google comme d’un aide-mémoire, une béquille pour mon cerveau fatigué. Pour retrouver une information, vérifier une source, identifier un auteur, confirmer une formulation. Est-ce que je pourrais m’en passer ? Probablement. Je reviendrai aux dictionnaires, aux encyclopédies, aux gros livres style Quid — à supposer que ces gros livres existent toujours … et d’ailleurs, qui se souvient encore de Quid ? Je pourrais probablement me passer du Web pour avancer dans mes pensées, mais c’est parce que je suis un vieux, je suis né sous Georges Pompidou ! Pour les jeunes qui sont nés sous Jacques Chirac, les « digital natives », qui sont tombés dans le mulot quand ils sont nés, le Web, Google et tout le reste, sont aussi une béquille, mais inamovible, permanente. Tant mieux pour eux ? Ou pas ?

Je crains beaucoup le développement du réflexe : pourquoi apprendre ? Pourquoi se souvenir ? Pourquoi réfléchir ? Pourquoi retenir ? Y a qu’à demander à Google ! Il sait tout, il sait mieux, il est toujours là !

Et partant de là, pourquoi réfléchir ? Google va surement trouver un truc à votre place, mieux que vous, plus vite que vous, sans vous fatiguez.

J’ai déjà creusé ce point avec le cas de Google Traduction, dont je constate périodiquement les ravages dans un contexte supposé professionnel : y a qu’à copier-coller dans Google Traduction, et puis c’est tout ! Pourquoi réfléchir ?

Très récemment dans L’Esprit Public, et indépendamment des réserves qu’appelle le personnage, Philippe Meirieu a résumé une partie de l’esprit du temps, qui exalte le corps et dénigre la pensée, par cette formule :

Prenez votre pied, ne vous prenez pas la tête !

Pas mal vu. Ne vous prenez pas la tête ! Ne pensez pas !

Et j’en viens ainsi à l’idéologie dominante de notre temps, qu’on appellera faute de mieux le « néolibéralisme ». En apparence, le néolibéralisme semble être du côté de la liberté d’expression, de la liberté de penser, il se réclame de prestigieuses traditions philosophiques et intellectuelles, d’Alexis de Tocquevillle à Raymond Aron, j’en passe et des meilleurs. En apparence, en théorie, le néolibéralisme est un appel à la pensée.

Mais en pratique, le néolibéralisme c’est quoi ?

Le néolibéralisme, c’est le grand slogan « TINA » — There Is No Alternative — de Margaret Thatcher, popularisé en France dès le début des années 1990s par Alain Minc, Jean-Claude Trichet, Edouard Balladur et quelques autres, et dénoncé à partir de 1995 comme « pensée unique » par Jean-François Kahn et quelques autres. Il n’y a pas d’autre politique possible. Il n’y a qu’une seule politique politique. La mondialisation — et quantités d’autres phénomènes et artefacts — est inéluctable. On ne peut pas aller contre. On ne peut pas faire autrement. Puisqu’on vous dit qu’il n’y a pas d’alternative ! Ces braves gens sont pour la liberté de pensée, mais pas de penser des alternatives. Il ne sert à rien de réfléchir, de penser, d’imaginer. Ne pensez pas !

Le néolibéralisme, c’est la référence permanente aux « marchés » — principalement les « marchés financiers ». En pratique, les « marchés financiers », ce n’est pas grand’chose, c’est quelques dizaines de milliers de personnes en quelques points de la planète, irresponsables et ivres de puissance, appuyés sur des infrastructures informatiques invraisemblables, gavés d’argent et de cocaïne comme souvent rappelé :

The markets want money for cocaine and prostitutes.

« Le marché » ce n’est pas grand’chose, mais « le marché » est le grand totem de notre temps. On ne peut pas aller contre le marché. Il faut rassurer le marché. Il faut faire des sacrifices au marché — comme jadis on offrait des sacrifices humains à Moloch-Baal, au Minotaure et à leurs confrères. Le marché a toujours raison. Il faut laisser faire le marché. Il faut être à l’écoute du marché. Il faut convaincre le marché. Il faut voir ce que dit le marché. Dès lors, il ne sert à rien de penser, il faut juste observer ce que fait et ce qu’attend le marché. Ne pensez pas !

Le néolibéralisme, c’est le culte de l’entreprise privée moderne, où les travailleurs sont moins que des pions : ils ne sont plus que des lignes dans des feuilles Excel, des jouets dans les grands jeux vidéos que sont PowerPoint, Excel, SAP et quelques autres. Au-delà des fables style agenda de Lisbonne sur « l’économie de la connaissance », au-delà des exhortations hypocrites à la créativité et à l’innovation, pour la masse des travailleurs, y compris pour les « travailleurs du savoir », la seule chose qui est demandée, c’est d’obéir. De tenir leurs objectifs. D’adhérer aux exigences. D’obéir. D’ « exécuter » — traduction sans finesse de l’américain « to execute ». Vous n’êtes pas payés pour penser. Ça tombe bien, en droit du travail français, le concept-clef c’est le « lien de subordination« , et la grande crise aidant, les employeurs — il faut dire les « job creators » — prennent de moins en moins de gants pour le faire valoir. Vous faites ce qu’on vous dit, et vous faites pas chier. Et non, non et non, il ne sert à rien de penser, il faut juste faire là où on vous dit de faire. Vous n’êtes pas là pour penser. Ne pensez pas !

Comment en est-on arrivés là ?

Bonne nuit.

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