1979 et le retour de l’Europe à l’arrière-plan du monde

Billet écrit en temps contraint

Mon truc, c’est l’Histoire.

L’Histoire contemporaine. L’Histoire du XXème siècle — maintenant il faut dire « L’Histoire du siècle dernier ». L’Histoire du monde industriel, un peu aussi l’Histoire du monde pré-industriel. Moins l’Histoire du Moyen-Age. J’accroche beaucoup moins à l’Antiquité. A tort, évidemment.

Mon truc, c’est quand même l’Histoire.

Je me rappelle d’un texte dans Rue89, intitulé « Petit, je voulais être boulanger, mais j’étais bon en maths« . Beau texte. Moi, petit, je ne savais pas ce que je voulais faire, mais j’étais bon en maths, et d’autres ont décidé à ma place. Bref, je suis devenu ingénieur. Et je m’emmerde.

J’ai envisagé plusieurs fois, pour ce blog, de faire un billet par année. Un billet pour décrire ce que je sais, ce que je pense, ce que je crois d’une année historique. C’est un genre comme une autre, c’est une méthode qui en vaut d’autres.

Ce que j’aime bien, c’est l’idée qu’à côté des années charnières très connues (par exemple, 1789, 1848, 1914, 1945, 1989), il y a aussi des années charnières moins connues.

Il y a quelques semaines, j’ai écouté un podcast passionnant. Je l’ai réécouté une deuxième fois cette semaine, ce que je fais rarement. Dans le cadre de l’émission « Géopolitique » de RFI, le 12 mai, Gérard Chaliand et Michel Jan parlaient de leur nouveau livre, « Vers un nouvel ordre du monde ». Encore un livre qui vient de rejoindre la liste des livres-que-je-lirai-si-j-avais-le-temps. Il est même disponible sous Kindle. Reste à trouver le temps.

Beaucoup de choses intéressantes dans cette émission.

Dans sa première partie, cette émission parle d’une année : 1979. C’est en 1979 que le monde a commencé à basculer.

Pas un mot cependant dans l’émission, ni sur l’arrivée de Margaret Thatcher au pouvoir au Royaume-Uni (en mai 1979), ni sur l’élection de Karol Wojtyla comme pape sous le nom de Jean-Paul II (en octobre 1978), ni sur le mémorable discours de Jimmy Carter sur la « Crisis of Confidence » (le 15 août 1979), ni même sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques (en décembre 1979).

L’émission évoque de 1979 la révolution en Iran, le retour des guerres au nom de la religion, le grand schisme dans l’Islam. Est aussi évoqué le deuxième choc pétrolier.

Mais 1979 c’est d’abord la Chine. C’est, le 1er janvier, l’ouverture officielle de relations diplomatiques entre la Chine et les Etats-Unis. C’est le voyage de Deng Xiao Ping aux Etats-Unis. C’est la Chine qui part en guerre contre le Vietnam soutenu par les Soviétiques. Bref, c’est l’amorce du mouvement de fond le plus spectaculaire de la fin du XXème siècle, le retour de la Chine.

Les Français sont habitués à voir leur pays au centre de l’Europe, et l’Europe au centre du monde. C’est ce que montrent les cartes, telles qu’on est habitués à les voir. Mais l’Europe n’est devenue le centre du monde que tardivement, et ne le sera resté, concluent Chaliand et Jan, qu’à peine un siècle et demie, du début du XIXème siècle jusqu’en 1945 — auquel il faut rajouter les décennies de la guerre froide, par procuration, et les quelques décennies suivantes, par inertie.

C’est peut-être parce que la France et l’Europe étaient assez peu de choses avant 1789, voire avant 1492, que j’ai plus de mal spontanément à m’intéresser à ces périodes historiques lointaines. Tout simplement. Ou pas.

Et pourtant, peut-être va-t-il revenir à ma génération de prendre acte de la mise à l’écart, franche et claire, de l’Europe par-rapport aux nouveaux cœurs du monde. De prendre acte et de nous adapter au fait que, pour diverses raisons, en tant que Français, en tant qu’Européens, nous ne sommes plus grand’chose. Pas rien, mais pas grand’chose. En tout cas, à l’écart. Le siècle du Pacifique a fini par arriver. Nous sommes complètement à sa périphérie. Nous n’y avons pas cru, nous l’avons vu venir, sans y croire. Nous ne nous rendons pas encore vraiment compte de ce que c’est que d’être à l’arrière-plan du monde.

En 1990, on parlait beaucoup de la Fin de l’Histoire au sens donné par Francis Fukuyama — sur lequel je reviendrai forcément –, mais ce n’était pas tout à fait cela qu’on avait en tête.

Dans les années 1990s, je me rappelle de débats sur l’ambition possible pour l’Allemagne, ou pour la France, ou pour toute l’Europe, de devenir juste une Grande Suisse. Prospère, un peu fermée, ennuyeuse, endormie, mais pacifique et propre. Hors de l’Histoire, à l’abri de l’Histoire. Avec le recul, c’étaient des discussions de nantis, comparées aux discussions désespérées de maintenant, toutes remplies de perspectives abyssales de déclassement, par exemple celles du G20 de Cannes en novembre 2011. Je ne pensais pas qu’on regretterait autant les années 1990s, pour faire court — j’écris en temps contraint.

Les basculements observés entre 1989 et 1991 ont fait perdre de vue ceux de 1979. Avec le recul, ceux de 1979 sont d’une toute autre ampleur. La chute de l’Union Soviétique, pour toute considérable qu’elle fut, est de moindre importance que la lente montée — ou plutôt, la lente re-montée (Chaliand et Jan parlent de « pays ré-émergents », pour eux le seul grand pays « émergent mais pas ré-émergent », c’est le Brésil) — la lente remontée de la Chine.

Avec le recul, on comprend mieux les choses. J’aime prendre du recul. Ça doit être aussi pour ça que j’aime l’Histoire. Je voudrais y revenir.

Bonne nuit.

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