Les baudruches gonflées de confiance en soi

J’ai longtemps cru qu’il ne faut pas parler sans savoir.

J’ai longtemps cru qu’il ne faut pas affirmer sans avoir démontré — ou sans être capable de démontrer, ou d’argumenter, ou d’illustrer, ou de débattre.

Le monde, ce monde, ne fonctionne pas ainsi. Le monde est rempli de gens qui parlent sans savoir, qui affirment sans le moindre commencement de preuve ou de démonstration, qui ne comprennent pas et n’ont pas d’exemples ou d’arguments, mais qui savent juste affirmer.

Il ne s’agit pas de démontrer, ni même de convaincre, il faut vendre. Juste vendre. Vendre. Se vendre. Vendre. Etre vendeur. Etre vendable. Etre « bankable ». Take the money and run. YBGIBG. IBGYBG.

Je voudrais être clair : un peu d’aplomb, un peu de bluff, pourquoi pas, ça sert toujours, c’est la vie, c’est la nature humaine, ça arrive, qui n’en a pas usé à un moment ou à un autre ? Seulement voilà, il ne s’agit pas juste de comportements occasionnels. Ce qui me préoccupe ici, c’est la systématisation de l’esbrouffe.

Le monde est rempli de gens qui ne sont payés que pour ça, qui ne vivent que par ça et que pour ça — paraître, affirmer, asséner, bluffer, écraser de leur aplomb. Ca a dépassé depuis bien longtemps le cadre du monde « commercial », l’univers des « marchands de soupe ». Pour paraphraser une formule célèbre, dans le monde contemporain, nous sommes tous des « marchands de soupe ». Dans le monde de l’entreprise, il existe un mot supposé français pour ça : « assertivité », et il existe toutes sortes de formations et autres coachings à ça. Et il y a toutes sortes de mots américains — « leadership », « salesmanship », « assertiveness », etc.

Dans notre petit monde hystérique, ce sont les gens qui sont le plus capables de tels comportements qui réussissent le mieux.

J’ai longtemps cru que la vie, notamment la vie professionnelle, relève du « faire » : on est là pour faire des choses — produire des objets, fournir des services, résoudre des problèmes, etc. Ce qui compte, croyais-je, c’est ce qu’on arrive à faire, c’est d’arriver à faire quelque chose … et symétriquement, il est moins important de le dire, il est puéril de claironner partout « on va le faire », il est dérisoire d’affirmer péremptoirement « on est les meilleurs », « on peut tout faire », « rien n’est impossible », etc.

Là aussi, grave erreur. En tout cas dans le contexte contemporain — en d’autres temps, peut-être fut-ce différent ? Le monde ne fonctionne pas ainsi, et il s’aggrave. Plus ça va, moins le « faire » semble important, seul compte le « dire ». Ou plutôt, le paraître. Le faire semblant. Le « dire qu’on va faire ».

Ce n’est pas juste la « do attitude » qui s’efface devant la « can-do attitude », c’est la « can-yes attitude » qui est exigée. On ne vous demande pas de faire, ni même de dire que vous allez faire tout votre possible pour faire, on vous demande de dire « oui ». Vous êtes sommé de dire « oui ». Vous êtes payé pour dire « oui ».

J’ai vu périodiquement passer des études scientifiques, démontrant que les personnes les moins compétentes sont en même temps celles qui semblent les plus sûres d’elles, et qu’inversement, les personnes les plus compétentes sont celles qui doutent, qui se remettent en question, qui hésitent, qui pensent. Il y a quelque temps, Wikipedia m’a même appris que ce syndrome a un nom, l’effet « Dunning-Kruger ». Voir aussi cet article du New York Times en octobre 2011, intitulé « Don’t Blink! The Hazards of Confidence« , et qui se termine ainsi :

In general, however, you should not take assertive and confident people at their own evaluation unless you have independent reason to believe that they know what they are talking about. Unfortunately, this advice is difficult to follow: overconfident professionals sincerely believe they have expertise, act as experts and look like experts.

Quand j’étais adolescent, dans les années 1980s, les Américains me fascinaient — l’Amérique étant le pays de, disons, pour faire court, Neil Armstrong, Steve Jobs, Robert Oppenheimer et Bill Gates. Quand j’ai commencé à fréquenter des Américains, la plupart d’entre eux, dans un premier temps, m’ont semblé terriblement superficiels, et surtout incroyablement sûrs d’eux, et également très imbus d’eux-mêmes. Prétentieux. Narcissiques. Indépendamment de capacités observables, de connaissances vérifiables, de compétences mesurables, je les ai vus comme des gens convaincus de leur valeur, de leur supériorité, peu sensibles au doute, au scepticisme, à la remise en cause, à l’humilité. En forçant le trait, je pouvais ajouter que je les trouvais convaincus de leur « destinée manifeste » (ou « manifest destiny ») à dominer le monde, de leur statut de « race de seigneurs » (ou « Herrenvolk »).

Tout dépend bien sûr de sur qui on tombe, et quand. J’ai gardé des amis américains qui sont tout sauf superficiels.

J’ai appris que l’éducation des Américains était très différente de celles des Français, en tout cas pour les générations qui me concernaient, à la fin du XXème siècle. Pour faire court, et tant pis si je frise la caricature, les Américains apprennent peut-être moins de connaissances, mais ils apprennent à être heureux, à s’aimer, à se croire grands beaux et forts, à avoir confiance en eux-même. La « confiance en soi », ça s’apprend — pas vraiment en France, certainement aux Etats-Unis. Le concept d’ « estime de soi », ou « self-esteem », a acquis lors des dernières décennies du XXème siècle une place considérable en Amérique du Nord, comme l’explique assez bien la fiche Wikipedia sur self-esteem — voir la section 5.1 notamment.

Ceci étant dit, à ce stade, en 2013, pour citer et non plus paraphraser Jean-Marie Colombani le 12 septembre 2001 … « nous sommes tous américains » !

Je me rappelle à l’été 2001 d’un article de The Economist sur la Russie, expliquant en substance que le problème de la Russie est d’avoir trop de docteurs en physique nucléaire, et pas assez de jeunes managers agressifs sachant se servir de PowerPoint. C’était un programme à l’échelle de la décennie à venir, jusqu’au 15 septembre 2008 au moins, probablement au-delà.

Bref, la confiance en soi, dans le monde contemporain, n’est pas une conséquence, une conclusion, une constatation a posteriori — elle n’est pas dérivée d’une expérience, d’une compétence, d’une connaissance. La confiance en soi est une cause, un moyen, une affirmation a priori.

Je me rappelle la fameuse formule de Jean-Paul Sartre, définissant l’existentialisme :

L’existence précède l’essence.

Nous sommes en quelque sorte au-delà de l’existentialisme : il s’agit juste d’exister. L’existence vient d’abord, l’essence viendra après, mais faute de temps, de volonté, d’intérêt … en fait, l’essence n’arrivera jamais. Nobody cares. On s’en fout. Just be.

L’existence est sa propre justification. L’essence n’en a pas. Et d’ailleurs, on n’est pas là pour penser !

Le monde contemporain veut des individus assertifs, sûrs d’eux à l’extérieur, quitte à ce qu’ils soient vides à l’intérieur. Des baudruches, des ballons de baudruches gonflés d’air, un peu grotesques, durs grâce à la pression de l’air, mais creux, tellement creux !

Des baudruches. J’y reviendrai. Ce sera le point de départ d’un futur billet.

Bonne soirée.

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