Les gens assis sur les bancs

Billet écrit en temps contraint

Encore une journée où je n’ai pas arrêté. On est samedi, et je n’ai pas eu beaucoup de temps pour moi, à part quelques bribes, quelques interstices. Je traverse une période compliquée, où les week-ends notamment sont encore plus compliqués que d’habitude.

En rentrant ce soir, il y avait une belle lumière, qui ressemblait enfin à une lumière de printemps. Le hasard du dernier trajet automobile m’a fait passer près d’une petite place où je m’étais arrêté, en fin de journée, il y a quelques semaines. Un arrêt inhabituel. Un jour où j’avais du temps.

Je m’étais arrêté quelques minutes, peut-être un quart d’heure. C’était un lundi, je pourrais donner la date et l’heure précises, j’ai une mémoire surprenante pour ces choses-là.

J’étais assis. Il faisait beau. J’essayais de ne pas jouer avec mon iPhone, de regarder autour de moi, de prendre mon temps.

Les gens me fascinent, parfois.

Il y avait d’autres gens sur les autres bancs. Quelques femmes avec des enfants en bas âge. Et surtout des hommes sans âge. Des vieux, et des moins vieux.

Ils semblaient assis depuis longtemps.

Ils semblaient habitués. Viennent-ils s’asseoir là tous les jours ? Probablement. Ou souvent, au moins.

Ils semblaient immobiles, inertes. Désœuvrés. Ni tristes, ni gais. Juste là.

Ils semblaient avoir tout le temps pour eux, la vie derrière eux, mais le temps devant eux.

Immobiles, mais aussi vivants que moi.

Immobiles, mais aussi pensants et sensibles que moi, que n’importe quel autre individu.

En dépit de tout ce que l’époque veut me faire croire, je persiste à croire qu’il y a une égalité fondamentale entre tous les hommes. On est tous différents, mais au fond, on est tous pareils.

Le hasard d’une émission de radio en podcast — La Marche de l’Histoire, présentée par Jean Lebrun, en date du 7 mai 2013 — m’a rappelé plus récemment que c’était une des convictions profondes de Georges Simenon. Il me semble que Simenon a dit, ou écrit, une fois, dans une interview je pense :

Je n’ai jamais rencontré d’homme qui me soit étranger.

Le mot important de cette phrase est « rencontré ». Pas : « observé ». Et cet après-midi-là, je me contentais d’observer. Des personnes apparemment étrangères, et pourtant.

La plupart de ces gens assis sur les bancs, dans cette place, m’ont semblé fatigués. Usés.

Je me dis parfois que la seule vraie certitude, c’est qu’un jour, on va mourir. Je pourrais sans doute écrire un long billet juste à partir de cette phrase.

Quelle est la certitude suivante ? Qu’on souffre ? Qu’on va souffrir, qu’on cessera de souffrir puis qu’on recommencera à souffrir ?

Ou est-ce la fatigue ? L’usure ? La décrépitude ? L’entropie ?

La fatigue probablement.

Alain Souchon, forcément :

Tu verras bien qu’un beau matin fatigué
J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté
Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi
Assis par terre comme ça

La télévision nous a habitués à penser que nous pouvons comprendre et juger une personne à son allure, à son visage, à ses mimiques. A longueur de programmes — séries, journaux, etc, sans distinction –, où en quelques plans le spectateur est forcé à accepter tel personnage comme sympathique, tel autre comme antipathique, etc.

C’est une erreur.

La vérité d’un homme est rarement sur sa figure.

André Malraux a écrit :

La vérité d’un homme, c’est d’abord ce qu’il cache.

Y a-t-il des gens qui n’ont rien à cacher ? Je suis persuadé que non. Je suis viscéralement persuadé que toute personne a des choses à cacher, et c’est pour cela que les injonctions à la transparence absolue style Zuckerberg me choquent.

Y a-t-il des gens qui n’ont plus rien à cacher, à partir d’un certain âge ? Parce que, à partir d’un certain âge, tout finit prescrit, ou périmé, ou abandonné, ou juste oublié ? Parce que, au fil du temps, ce qu’il y aurait à cacher n’intéresserait plus personne, il n’y a plus besoin de le cacher parce que personne ne sait plus les contextes, les tenants et les aboutissants ?

Inversement, y a-t-il des gens qui n’ont pas encore de choses à cacher ? A partir de quel âge a-t-on des choses à cacher ? A mon avis, très tôt.

On est tous pareils. La vie nous fatigue. Le temps nous enveloppe. Nous avons nos secrets. Nous craignons la mort.

Bonne nuit.

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