Innovation, valeur, utilité, grisbi et brioche

Pendant l’automne et l’hiver 2012 – 2013, des débats ont couru sur le thème : le monde est-il en panne d’innovation ?

Pour faire court : Au-delà de quelques apparences d’innovations telles que les tablettes, les smartphones ou les réseaux sociaux, est-ce que le monde n’est pas en train de stagner ? Est-ce que l’abondance de gadgets superficiels ne cache pas une panne profonde dans les domaines fondamentaux ?

Cette thèse a été appelée « hypothèse Gordon – Thiel – Kasparov« , en référence à trois des nombreuses personnes l’ayant formulée d’une manière ou d’une autre. Son expression la plus claire est dans un essai d’un économiste américain, Robert J. Gordon : seriez-vous prêts à renoncer à des choses essentielles pour conserver les récentes innovations dans les gadgets ?

A thought experiment helps to illustrate the fundamental importance of the inventions of IR [Industrial Revolution] #2 compared to the subset of IR #3 inventions that have occurred since 2002. You are required to make a choice between option A and option B. With option A you are allowed to keep 2002 electronic technology, including your Windows 98 laptop accessing Amazon, and you can keep running water and indoor toilets; but you can’t use anything invented since 2002.

Option B is that you get everything invented in the past decade right up to Facebook, Twitter, and the iPad, but you have to give up running water and indoor toilets. You have to haul the water into your welling and carry out the waste. Even at 3am on a rainy night, your only toilet option is a wet and perhaps muddy walk to the outhouse. Which option do you choose?

Cette thèse m’a inspiré en décembre 2012, l’un des tous premiers billets de ce blog, sous le titre « Peut-on encore croire au progrès ?« . J’ai un peu creusé en janvier 2013 la question des réseaux sociaux, sous le titre « On tourne en rond« . J’ai vu cet hiver des arguments très intéressants, dans chaque sens. Je n’ai pas eu le temps cet hiver de les développer ici. Je reviens maintenant sur certains de ces arguments, avant qu’ils n’aient trop refroidi.

(1)

Kevin Kelly a été le co-fondateur du magazine Wired au début des années 1990s — il faut essayer de se rappeler ce qu’a représenté Wired dans les années 1990s ! Dans son blog « Technium », son billet en date du 1er janvier 2013 prend le contre-pied de la thèse de Gordon. Il commence en décrivant, avec des photos, une région rurale de la République Populaire de Chine, où les habitants ont Twitter sur leurs mobiles, mais n’ont pas l’eau courante dans leurs toilettes.

The farmers in rural China have chosen cell phones and twitter over toilets and running water. To them, this is not a hypothetical choice at all, but a real one. and they have made their decision in massive numbers. Tens of millions, maybe hundreds of millions, if not billions of people in the rest of Asia, Africa and South America have chosen Option B. You can go to almost any African village to see this. And it is not because they are too poor to afford a toilet. As you can see from these farmers’ homes in Yunnan, they definitely could have at least built an outhouse if they found it valuable. (I know they don’t have a toilet because I’ve stayed in many of their homes.) But instead they found the intangible benefits of connection to be greater than the physical comforts of running water.

Les arguments de Kevin Kelly sont intéressants, ainsi qu’une réponse de Robert J. Gordon lui-même, datée du 23 janvier, ajoutée à la fin. Kelly joue avec la notion de productivité, et surtout avec la notion de valeur. Kelly reprend des éléments de la vision messianique du Wired des années 1990s — nous assistons à l’unification de la planète et de l’humanité par les réseaux, nous préparons l’émergence de services complètement nouveaux et de valeurs radicalement nouvelles, nous n’avons encore qu’une faible idée de tous les bénéfices à venir, vous allez voir ce que vous allez voir, ce qu’apportera le numérique sera tellement considérable qu’on en oubliera le reste. Alleluia.

La conclusion de ce billet est digne des meilleurs moments des si lointaines années 1990s :

This is the first and only time a planet will get wired up into a global network. We are alive at this critical moment in history, and we are just at the beginning of the beginning of the many developments that will erupt because of this shift. Happy new economy!

Personnellement, ces derniers temps, je ne crois plus beaucoup à ce genre d’arguments. Est-ce que Kevin Kelly serait vraiment prêt, lui, lui-même personnellement, à renoncer à l’eau courante, aux toilettes, au tout à l’égout ? Pour faire un mauvais jeu de mots, je suis sceptique. S’extasier que des millions de gens s’en passent très bien puisqu’ils ont Facebook et Twitter à la place, cela me fait penser à la Reine Marie-Antoinette :

S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !

J’ai un autre jeu de mots en tête, repris du titre d’un roman oublié du début des années 2000s : Les gadgets participent moins d’une société de consommation, que d’une société de consolation. Faute d’avoir accès aux vraies richesses, faute d’avoir accès à certaines vraies choses — hygiène, culture, dignité, etc — les gadgets offrent une consolation. J’y reviendrai peut-être.

(2)

Andre Geim est un physicien russe, il vit aux Pays-Bas, il a été co-lauréat du Prix Nobel 2010 pour ses travaux sur les matériaux en graphène. Il a passé quelques jours au Forum Economique de Davos, en janvier 2013, et en a tiré un article édifiant publié par The Financial Times le 5 février. Le titre de l’article est « Be afraid, very afraid, of the tech crisis » mais une version en ligne était titrée : « Social media will not save us from a cosmic rock »

Geim rappelle et développe à sa manière l’hypothèse Gordon – Kasparov – Thiel :

Look back to the second half of the last century and it was packed with technological advances. The silicon revolution led to computers, microchips, mobile phones and the web. There was also Sputnik, lasers, the Moon race, the Global Positioning System. In the past two decades, apart from social media, it has been less about disruption, more about honing the same gadgets.

Qu’est-ce qui ressemble plus à une réunion de « maîtres du monde » contemporain, ces fameux « global leaders » que le forum de Davos ? Que pensent-ils de la grande panne diagnostiquée par Gordon ou Geim ?

Everyone I spoke to at Davos was unequivocally in favour of increasing support for science. Unfortunately, humans are not logical animals. When I asked the same people whether their companies would pay a science-targeted tax, the answer was an equally unequivocal No. No to a personal tax, too. As if the money could come from somewhere else.

Le cri du cœur de Maître Folace, alias Francis Blanche, dans « Les Tontons Flingueurs » :

Touche pas au grisbi, salope !

Que dire de plus ? Retrouver les chiffres des montants mis en jeu pour sauver le système financier en 2008 — l’unité étant le millier de milliards de dollars ? Retrouver les chiffres des montants dissimulés dans les paradis fiscaux — mauvaise traduction de fiscal havens ?

Geim suggère que, faute de mieux, c’est la peur qui pourrait débloquer la situation. Comme l’expliquait en 1990 Thierry Gaudin dans « 2100 Récit du Prochain Siècle », seul l’argent de la peur ne manque pas. L’argent qui a irrigué la science tout au long de la guerre froide était l’argent de la peur — la peur des Soviétiques, en particulier. L’argent qui a financé la construction des infrastructures modernes dans les grandes villes européennes à partir d’Haussmann, l’argent qui a financé l’alphabétisation de masse en France à partir de Jules Ferry, c’était aussi, selon cette lecture de l’Histoire, l’argent de la peur — la peur de l’insurrection ouvrière, la peur de la Prusse conquérante.

But I have a dream. The industrial revolution and economic growth continue. This is because astrophysicists find a huge cosmic rock on course to hit Earth in 50 years. This should be scary enough. The world can surely deflect this threat but will need to develop new knowledge and technologies. Finally, in my dream, humans realise social media can make some people very rich but cannot save the planet. The latter requires new fundamental discoveries.

Tant que les élites de l’argent n’auront pas peur, l’argent restera à l’argent.

(3)

L’édition de The Economist en date du 10 janvier 2013 propose un long article sur le débat initié autour de l’hypothèse Gordon – Kasparov – Thiel.

La couverture du magazine représente une statue massive, façon penseur de Rodin, perplexe, assise sur un WC, et se demandant :

Will we ever invent anything this useful again ?

Le mot le plus important de cette couverture est, à mon humble avis : useful.

Le titre et le sous-titre de l’article ne reprennent pas ce mot :

Has the ideas machine broken down?

The idea that innovation and new technology have stopped driving growth is getting increasing attention. But it is not well founded.

L’article est intéressant. Mais la notion d’utilité, bien qu’affichée en couverture, n’est pas abordée, à peine effleurée.

Par contre, le mot « productivity » apparaît 20 fois. Le mot « growth » apparaît 38 fois. Et je passe sur les dollars.

The Economist est à mon sens le magazine généraliste le plus intéressant de la planète. Mais c’est aussi la bible de la finance. Et la finance décomplexée a corrompu beaucoup de notions ces dernières décennies. Ainsi l’utilité ? N’est utile que ce qui rapporte !

Au fil des années, disons, depuis les années 1980s, de plus en plus de gens pensent qu’il est possible de juste « faire de l’argent avec de l’argent », pour reprendre la formule que Max Gallo répète depuis des années à « L’Esprit Public » sur France Culture le dimanche matin à l’heure de la messe.

Vendre des produits, rendre des services ? C’est tellement petit joueur, ringard, démodé. Venez plutôt jouer dans la finance, c’est mieux que Las Vegas ! Inventer, innover, faire de la recherche fondamentale ? Mais vous n’y pensez pas ! Quel ennui ! C’est pour les gagne-petits, les losers, les minables !

De toutes façons, il est considéré comme allant de soi que tous les gains de productivité doivent aller à la finance — et à personne d’autre. Il n’y aura rien pour les salariés, rien pour les fournisseurs, à peine des miettes, et encore. La finance moderne a poussé à un point de perfection l’art de capter et de confisquer la valeur ajoutée. J’y reviendrai probablement. Une des conséquences de cette confiscation est en tout cas bien connue : c’est l’explosion des inégalités.

Une autre conséquence est la perte du sens de certains mots : utilité, progrès, valeur.

« A quoi ça sert ? » est aujourd’hui une question complètement démodée par-rapport à « Combien ça rapporte ? ». Les générations se succèdent, et le cynisme par-rapport à toute idée de valeur non-financière, augmente.

Le progrès a été littéralement séquestré — enlevé, kidnappé, pris en otage — par la finance.

(4)

Pour revenir à la question emblématique de Gordon, je crains que l’argument le plus pertinent ne soit le plus basique, matériel, comptable. Une simple étude de coûts et de profits potentiels. Oublions l’utilité, pensons juste capitalisme. Le R.O.I. : Return On Investment, comme on dit en bon français.

D’un côté, pour équiper une région avec l’eau courante et le tout à l’égout, il faut lancer des chantiers d’infrastructures énormes, bâtir des stations de pompage et des stations d’épuration, déployer toutes sortes de canalisations, grandes, moyennes et petites, dans toutes les rues et dans tous les bâtiments, et payer des armées de travailleurs plutôt qualifiés. Ça coûte très cher. La maintenance des infrastructures aussi coûtera cher. A la clef, la rémunération des capitaux sera assez faible.

D’un autre côté, pour permettre à une région de faire joujou avec des tablettes et des smartphones, il y a comparativement moins d’infrastructures à déployer, moins de rues à éventrer, il suffit de quelques relais 3G, un backbone en fibre optique, ça coûtera cher, mais bien moins qu’un réseau d’eau potable et d’égouts. Il y a beaucoup moins d’ouvriers à payer. Les joujoux sont fabriqués à la chaîne par des travailleurs peu qualifiés, la R&D est vite amortie, et de toutes façons le solde est facturé aux usagers, alors que la maintenance est assez faible. Au total la rémunération des capitaux sera bien plus intéressante.

Le ROI de la brioche est bien plus intéressant que le ROI du pain !

Bonne nuit.

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