Vous êtes inutiles !

Le monde contemporain jette à la face de millions de gens de terribles cris.

J’appelle ça parfois des malédictions contemporaines.

En voici une : « Vous êtes inutiles ».

Elle s’inscrit complètement dans le sombre contexte de la France et de l’Europe en cours de liquidation par leurs propres élites, dans la logique mortifère de la grande récession qui est préparée depuis tellement longtemps qu’elle n’étonne même plus.

Vous êtes inutiles.

Vous ne servez à rien. Vous ne rapportez rien, ou alors pas assez. Vous êtes trop chers.

Vous êtes trop chers. On ferait mieux de vous remplacer par des machines, ou par des Chinois, ou par des Marocains, ou par des Polonais — les nationalités changent au fil des vagues et des modes de délocalisations.

De toutes façons, il n’y a plus de travail en France. Vous êtes trop chers. Vous êtes trop vieux. Vous n’êtes pas assez dynamiques, pas assez compétitifs, pas assez jeunes et jolis. Vous n’êtes pas assez disciplinés et pas assez créatifs — dans la même phrase. Vous êtes pas assez et vous êtes trop. Vous êtes pas bien. Vous êtes pas ce qu’on attend. Vous êtes pas ce qu’il faudrait. Vous ne servez à rien.

Vous êtes trop gros. Vous êtes trop français — ou trop belges, ou trop italiens, ou trop espagnols, ou trop portugais. Vous êtes pas assez réactifs, pas assez agiles, pas assez dociles. Vous êtes trop mous. Vous êtes trop rigides. Vous êtes laids. Vous êtes moches. Vous êtes des poids morts. Vous êtes des bouches à nourrir inutiles. Vous êtes des fardeaux pour la société. Vous êtes inutiles.

Je pense souvent à la grande tirade de Jean Gabin, dans « La Traversée de Paris« , film sorti en 1956 :

Non mais regarde-moi le mignon là, avec sa face d’alcoolique et sa viande grise… Avec du mou partout ; du mou, du mou, rien que du mou ! Mais tu vas pas changer de gueule un jour toi, non ? Et l’autre là, la rombière, la gueule en gélatine et saindoux, trois mentons, les nichons qui dévalent sur la brioche… Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot, cent ans de connerie ! Mais qu’est ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ? (…) Salauds de pauvres !

Le 17 mai 1996, Alain Juppé avait déclaré devant l’Assemblée Nationale :

Je préfère une Fonction publique moins nombreuse (…) à une Fonction publique qui fait de la mauvaise graisse.

Le 23 octobre 1996, le même Alain Juppé expliquait à la télévision à propos d’une entreprise alors grande :

Thomson vaut un franc symbolique après recapitalisation, parce que dans l’état actuel des choses, cela ne vaut rien, cela vaut des dettes, 14 milliards de dettes.

Alain Juppé ne parlait alors que de la seule fonction publique d’Etat, puis que d’une seule entreprise. Mais ne tenait-il pas là un discours que ses successeurs assumeraient aujourd’hui volontiers à propos de régions ou de classes sociales entières, voir même de tout un pays, voir de tout un continent ? Ils le tiennent probablement déjà à huis clos. Ils préparent les esprits.

En effet, que n’a-t-on pas lu ces dernières années dans la presse tabloïd des pays d’Europe du Nord, à commencer par Bild en République Fédérale et The Sun au Royaume-Uni, sur les feignants des pays d’Europe du Sud ? Que ne lit-on pas parfois sur « les pays du Club Med » ou les « PIGS » (Portugal Italy Greece Spain), y compris dans la presse dîte sérieuse ? Et qui d’ailleurs a inventé ces expressions désobligeantes ?

Vous les Grecs, vous ne valez rien, vous ne valez que des dettes, des milliards de dettes. Vous les Espagnols, vous avez fait trop de mauvaise graisse. Et ainsi de suite. Vous êtes des fardeaux inutiles. Vous êtes inutiles. Vous devriez avoir honte d’exister. Et ainsi de suite. Voilà ce qui a été dit, ce qui est dit encore, et ce qui continuera à être dit, à être jeté à la face de millions de gens désemparés. Et qui a été implicitement cautionné à de nombreuses reprises par l’homme le plus dangereux d’Europe.

Jean-Michel Truong, dans quelques livres publiés autour de l’an 2000 — Le Successeur de Pierre, Totalement Inhumaine, Eternity Express –, développait une vision du monde que j’avais trouvé alors stupéfiante. Je crains aujourd’hui qu’il n’ait juste été très lucide. Un monde divisé entre trois : Les Imbus (on dirait maintenant les 1%), le Cheptel (les 99%) et les Epsilon (disons, les rebelles, les évadés, en quelque sorte les Extros, il faudrait relire tout ça décidément). Nous sommes le cheptel. Le troupeau qu’on mène de pré en étable, jusqu’à l’abattoir.

Tout doit partir. Tout doit disparaître. La production en Chine et les profits aux Iles Caiman, pour résumer. Il ne restera rien dans les anciens pays riches ordinaires tels que la France, la Belgique ou l’Italie. Rien. Liquidation totale. Tout doit disparaître. Que ceux qui n’auront pas pu partir se démerdent. Que les pauvres se démerdent. Que les perdants se démerdent. Qu’ils crèvent.

On n’a plus besoin d’eux, ni pour produire, ni pour consommer, ni pour travailler, ni pour porter des armes, ni pour faire le ménage. Qu’ils crèvent.

Dans « Le Domaine des Dieux », paru en 1971, le marchand de poissons Ordralfabétix, ravi de vendre son poisson aux Romains au prix de Rome, Imbu de lui-même et le menton relevé, proclamait :

Oh tu sais, nous pouvons nous passer des Gaulois, nous ! Les Romains nous suffisent.

Astérix se contentait de lui renvoyer à la figure son poisson payé au prix de Rome.

En janvier 1789, l’abbé Sieyès faisait paraître son pamphlet : « Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? »

Qu’est-ce que le Tiers État ? Tout.

Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.

Que demande-t-il ? À être quelque chose.

Les analogies avec 1789 deviennent de plus en plus fréquentes ces dernières années, et cela ne devrait étonner personne. J’ai déjà cité par exemple le bel éditorial de Jean-Claude Guillebaud dans Sud-Ouest le 6 janvier 2013.

Personnellement, je crois que c’est pire.

En 1788, la noblesse et le clergé ne répétaient pas au Tiers-Etat, en permanence : « Vous êtes inutiles ». Il y avait encore, je pense, une certaine notion de localité, de terroir au sens attachement à la terre, de nécessité d’avoir des travailleurs pour cultiver la terre, nourrir les classes supérieures, payer les privilèges et plus généralement travailler, produire, assumer les basses besognes.

En 2013, les oligarchies diverses ne se gênent plus pour jeter à la figure de millions de gens : « Vous êtes inutiles. » Car il n’y a plus de notion de localité. Les oligarchies ne voient littéralement plus à quoi servent les millions de gens que leur cupidité condamne à la misère. Elles s’imaginent pouvoir tout payer, tout corrompre, tout importer de quelques pays esclaves, ou tout faire faire par leurs robots et leurs algorithmes.

La suite dira si elles se prendront juste quelques poissons sur la tête.

Bonne nuit.

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