« C’est alors que je vis le Pendule »

C’est alors que je vis le Pendule. La sphère, mobile à l’extrémité d’un long fil fixé à la voûte du chœur, décrivait ses amples oscillations avec une isochrone majesté.

J’avais prévu depuis longtemps de consacrer le 120ème billet de ce blog au « Pendule de Foucault », le roman d’Umberto Eco, dont la traduction en français par Jean-Noël Schifano a été publiée en 1990.

« Le Pendule de Foucault » est découpé en 120 chapîtres.

« Le Pendule de Foucault » m’a fasciné.

J’ai eu l’occasion de lire d’autres livres d’Umberto Eco, en 1999 j’ai échoué dans « L’Ile du Jour d’Avant », je n’ai jamais essayé « Baudolino », récemment j’ai adoré « Le Cimetière de Prague ». Mais peu de livres m’ont autant impressionné que « Le Pendule de Foucault ».

Ce blog me permet de matérialiser et partager certaines de mes obsessions. « Le Pendule de Foucault » est une de ces obsessions.

Il fait partie de ces livres que je n’ai jamais fini de lire, que je n’aurai jamais fini de lire, dont je reprends périodiquement la lecture. Avec obstination et appétit. A chaque fois, j’ai l’impression de découvrir quelque chose de nouveau. Je n’ai pas tout compris. Je ne sais pas si je comprendrai un jour tout.

Il fait partie de ces livres que j’ai lus une première fois trop jeune, trop immature, trop aveugle. Mais il fallait bien qu’il y ait une première fois.

J’ai quelque part un exemplaire de la première édition en français, acquise en 1990 ; un exemplaire en paperback en anglais, acquis en 1996 ; un exemplaire sur mon Kindle, acquis en 2012. Je m’endors souvent avec ce livre, ces derniers mois.

Pour vraiment bien faire les choses, il eut fallu que ce 120ème billet tombe le 23 juin. C’est raté. Sûrement une manoeuvre des Templiers. Peut-être reviendrai-je effectivement le 23 juin sur ce livre. Sauf si les Rose-Croix m’en distrayent. Il faut juste ne pas rater la bonne année, sinon il faudra attendre 120 ans avant la prochaine réunion.

Je suis assez surpris de n’avoir, en 119 billets, évoqué Umberto Eco que 3 fois, et « Le Pendule de Foucault » que 2 fois.

« Le Pendule de Foucault » est un roman merveilleux sur l’Histoire officielle et l’Histoire souterraine, les sociétés secrètes, les conspirations et les conspirateurs, les croyances et les crédules, les mensonges et les menteurs, les extrapolations et les sur-interprétations, le passé et le présent, la fiction et la réalité. Et réciproquement.

Chaque fois que je me suis lancé dans un projet d’écriture, c’est-à-dire assez peu souvent hélas, j’ai eu « Le Pendule de Foucault » en tête.

D’abord, parce que ces projets ont toujours été sur un clavier d’ordinateur.

Et « Le Pendule de Foucault » illustre le caractère initialement singulier d’un projet d’écriture sur ordinateur. Un caractère que les récentes et prochaines générations de jouets issus de l’informatique évitent — on peut connecter un clavier à des Google Glasses ?

Lui qui affirmait toujours, avec son sourire pâle, que, du moment où il avait découvert son impossibilité à être un protagoniste, il avait décidé d’être un spectateur intelligent — inutile d’écrire si on n’a pas une motivation sérieuse, mieux vaut récrire les livres des autres, c’est ce que fait le bon conseiller éditorial — et il avait trouvé dans cette machine une sorte d’hallucinogène, il s’était mis à laisser courir ses doigts sur le clavier comme s’il faisait des variations sur la Lettre à Élise, assis devant le vieux piano de chez lui, sans peur d’être jugé. (…)

Il ne pensait pas créer : lui, si terrorisé par l’écriture, il savait qu’il ne s’agissait pas là de création, mais d’un essai d’efficacité électronique, d’un exercice de gymnastique. (…)

Oh, j’avais écrit quelque chose, j’ai bougé le pouce par erreur, tout s’est volatilisé. De quoi s’agissait-il ? Je ne me rappelle pas. Je sais que je n’étais en train de révéler aucun Message. Mais sait-on jamais par la suite.

Ensuite, parce que mes projets d’écriture ont toujours été une manière d’essayer d’échapper à quelque chose — selon des modalités variables.

Une fuite. Une échappatoire. Un défi à la malédiction, à la prédestination. Une manière de creuser un tunnel pour sortir du pénitencier.

On naît toujours sous un signe erroné, et être dignement au monde veut dire corriger jour après jour son horoscope.

Enfin, parce que le rêve secret de mes projets d’écriture a toujours été de déboucher sur autre chose.

Ecrire, c’est copier, recopier, coller, mélanger, connecter, secouer, associer,  compiler, décompiler, accoupler, tordre, extrapoler, déconstruire, reconstruire, mais est-ce que ce n’est pas juste tourner en rond ? Au début, c’est normal de retomber par terre, ou juste de tourner en rond, tel un bête satellite, mais ensuite ? A partir de quel moment cesse-t-on de tourner en rond pour parvenir à quelque chose de neuf, quelque chose qui n’a pas déjà été pensé, imaginé, écrit ? Y a-t-il une vitesse de libération pour la création intellectuelle, comme il y a une vitesse de libération pour les sondes spatiales ?

Comment Tolkien est-il arrivé à créer un monde ? Il n’est pas parti de rien, mais il est à l’évidence arrivé bien au-delà de ce dont il était parti.

Une bonne partie de l’histoire du Pendule de Foucault est la création d’un monde, jusqu’au désastre final — ou l’apothéose, suivant le point de vue. Jusqu’au moment où, plus immobile que n’importe quel autre, Jacopo Belbo atteint sa vitesse de libération, en quatre petits mots piémontais que je ne citerai pas ce soir.

Pris par le remords quotidien, pendant des années et des années, de n’avoir fréquenté que ses propres fantômes, il trouvait un soulagement à entrevoir des fantômes qui étaient en train de devenir objectifs, connus aussi d’un autre, fût-il l’Ennemi. Il est allé se jeter dans la gueule du loup ? Bien sûr, parce que ce loup prenait forme, il était plus vrai que Jim de la Papaye, peut-être plus que Cecilia, peut-être plus que Lorenza Pellegrini même. Belbo, malade de tant de rendez-vous manqués, sentait à présent qu’on lui donnait un rendez-vous réel. Si bien qu’il ne pouvait pas même se dérober par lâcheté : il se trouvait le dos au mur. La peur l’obligeait à être courageux. En inventant, il avait créé le principe de réalité.

Cela fait 23 ans que je suis fasciné par « Le Pendule de Foucault ». Et par le personnage de Jacopo Belbo. Et ce n’est pas fini.

Le chemin se fait en avançant.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour « C’est alors que je vis le Pendule »

  1. Belbo dit :

    Tourbillonnes mon pauvre Belbo
    Sous le masque brillant de Chronos
    Que savais-tu qui leur soit nouveau ?
    Blancs sommets ou profondes fosses ?

    Emporté ce soir par le Néant,
    Par la folie de Nos inconscients,
    Parce que nous ne sommes pas assez forts
    Pour vouloir de notre simple sort

    -Mon tour est à venir
    Me taire ou leur mentir
    Accordera de l’importance
    A leur prétendue délivrance-

    Ils savent où finira le soleil
    Pourtant n’admettront pas
    Que personne au monde ne veille
    A suivre nos pas.

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