Le chat, le monde et moi

Billet écrit en temps contraint

J’ai un chat à la maison.

Ce n’est pas tout à fait mon chat, il avait été adopté par ma femme bien avant que nous ne nous rencontrions. J’ai appris à vivre avec lui. Je n’avais jamais eu l’idée d’avoir un animal domestique. Quand j’étais enfant, j’avais peur des chiens. Je n’avais aucune idée particulière concernant les chats.

Depuis des années, c’est moi qui m’occupe de lui. Une sorte de lien affectif s’est créé. L’unique fois où il nous a fait une fugue, c’est moi qui ait été le plus affecté. C’est moi qui l’emmène chez le vétérinaire. C’est vers moi qu’il vient se coller quand il a besoin de quelque chose. Ma femme et les enfants l’ignorent. Seul moi lui fait quelques caresses, de temps en temps. C’est comme ça. On me l’aurait prédit, je n’y aurais pas cru.

Je n’avais aucune expérience des animaux domestiques, alors je me pose parfois des questions probablement enfantines, en regardant ce chat, en le voyant se cacher ou se faufiler, venir observer, s’imposer ou fuir : qu’est-ce qu’il dirait si il pouvait parler ?

Qu’est-ce qu’il comprend à ce qui se passe autour de lui ? Par exemple, il ne semble pas aimer quand je passe l’aspirateur, mais que peut-il bien penser de ce gros objet qui fait du bruit ? Il nous observe, il nous voit, il nous entend, il nous sent, mais en pense-t-il quelque chose ? Qu’est-ce qu’il comprend de ce que nous faisons, des gens qui passent, des objets qui s’entassent, de nos vies d’êtres humains supposés civilisés ?

Il ressent des choses. Je crois deviner parfois chez lui des sentiments élémentaires, peur, tristesse, colère. Je pense qu’il est sensible aux émotions des uns et des autres, aux humeurs, à l’humeur générale, tendue ou détendue, neutre ou électrique.

De mon côté, je crois que je comprends à peu près le monde qui m’entoure. Le monde immédiat — mon quartier, ma ville, mon travail, ma région, mes collègues, etc. Et aussi le monde lointain.

Je crois en général que je comprends le monde. En tout cas, je fais tout pour. Je suis informé, je suis sur-informé, je lis toutes sortes de sources d’informations, peut-être trop. Je veux comprendre le monde qui m’entoure — une grande partie de ce blog en témoigne. Je ne peux le faire principalement qu’en passant par toutes sortes d’intermédiations et de représentations, mais qu’importe. Je lis, je lis, j’essaie de comprendre. Passionnément. Je crois que j’arrive à un certain niveau de compréhension.

Mais parfois un gouffre s’ouvre sous mes pieds, et après telle découverte ou telle prise de conscience, je me dis que je ne comprends rien du tout. Ce que je croyais comprendre n’est que chimères et fantômes, manipulations ou futilités. Je n’avais rien compris. Je ne comprends rien. C’est une angoisse. Je bascule. Je tremble comme si je me réveillais tout nu au milieu d’un immense espace froid et vide.

Une variante atténuée de cette angoisse est l’impression désespérée de n’avoir prise sur rien. Tout glisse entre mes doigts. A quoi bon comprendre, à quoi bon être instruit, éduqué, éveillé, informé — de toutes façons, je ne suis qu’un spectateur passif, ligoté et muet. Je ne peux rien faire, je ne peux rien dire, et même si j’arrive à bouger ou à murmurer quelque chose, il n’y aura personne qui s’en apercevra.

Une bonne partie de mon éducation a consisté à nier l’importance des sentiments, des sensations et des émotions — on connait les refrains : « Tu seras un homme mon fils » et autres « Passe ton bac d’abord ». Je n’en finis pas depuis de découvrir l’importance des émotions, sans toujours d’ailleurs bien savoir quoi en faire, mais ça s’apprend tout au long de la vie. Et surtout, le ressenti est bien plus permanent que le compris. Même quand on ne comprend pas, même quand on ne cherche tout simplement pas à comprendre, on ressent.

Bref, je me demande si je ne suis pas face au monde qui m’entoure, notamment le lointain, comme mon chat est face au petit monde où nous le faisons évoluer.

Je ressens, mais je ne comprends pas grand’chose.

Je ressens, mais je ne peux presque pas m’exprimer.

Je ne suis pas un animal domestique — quoique ?

Bonne nuit.

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