Jeter sans chercher à surmonter

Billet écrit en temps contraint

Certaines phrases gravées dans ma tête viennent de sources inattendues.

Il y a quelques années, j’ai beaucoup entendu, par enfants interposés, un DVD d’une comédie Disney appelée « Camp Rock » , avec des adolescentes et des adolescents voulant devenir des rock stars. Une blonde adolescente bien née, fille de star, embrigade trois camarades comme choristes, et les traite plus bas que terre. Lorsque l’une des trois se révolte, lui dit ses quatre vérités et s’en va, comment réagit-t-elle ? Après un instant d’hésitation, la blonde proclame :

De toutes façons, on n’a pas besoin d’elle. Elle nous empêche de progresser.

Cette phrase résume bien un aspect du discours dominant, voisin d’autres aspects que j’ai déjà évoqués, tels que le cri primaire : « Vous êtes inutiles !  »

Le discours dominant nous fait croire que la plupart des problèmes sont faciles à résoudre : il suffit de couper. D’amputer. De se débarrasser de ce qui est en trop. D’éliminer ce qui encombre. De liquider ce qui gène. Buvez, éliminez !

Derrière l’incessante propagande patronale appelant à la « flexibilité », le message est clair : on veut pouvoir jeter les travailleurs, n’importe quand et sans motif, dès qu’on a décidé qu’ils encombrent.

Au sein des grandes entreprises, on ne cherche pas à améliorer les produits, les services, les méthodes, les organisations, les détails. On ne cherche pas à résoudre les dysfonctionnements, les désynchronisations, les incohérences, les retards, les défauts, les détails. Non, on ne va pas dans les détails, on ne veut rien changer, mais on décrète qu’on devra faire pareil avec moins de monde, un point c’est tout, comme ça on accroîtra mécaniquement la rentabilité de manière infaillible et sans se poser trop de questions. On ne va pas chercher à valoriser les personnes présentes dans l’organisation, on va juste se débarrasser d’une partie d’entre elles, et tout ira mieux, puisque ça coûtera moins cher.

Je me rappelle un très vif et très lucide billet de Karine Berger, sur son blog, à l’été 2012, juste après son élection comme députée, invitant le lecteur à une « plongée dans le néant intellectuel du management des grandes entreprises ».

Pourquoi, quel que soit le secteur, l’entreprise ou le management, la conclusion stratégique des « Transform 2015 » est-elle toujours et encore le moins disant, la coupe brutale de 5% ou de 10% des effectifs ?

Cette dérive, ce biais cognitif, est partout. C’est un état d’esprit. C’est tellement facile ! Un problème ? Coupez ! C’est un bout du discours dominant. Cela a pénétré l’ensemble de la société. Cela dicte toutes sortes de comportements dans des circonstances inattendues, privées voire intimes, aussi bien que publiques ou collectives.

Soyons clair : je ne dis pas qu’il n’y a pas des circonstances où se débarrasser, couper, jeter, ce n’est pas sain, nécessaire, voire souhaitable. Je ne veux pas interdire les divorces, les licenciements, ou les amputations, quand c’est nécessaire et que toutes les alternatives ont été épuisées. C’est moche, mais c’est la vie.

Mais je pense que l’époque a une préférence détestable pour les rejets impulsifs. L’époque est impatiente, fébrile — et elle est aussi fainéante et lâche. L’époque est à la fuite en avant permanente. L’époque nous explique en permanence que rien ne doit durer et que tout doit toujours changer. Change is good! Puisqu’on vous dit que vous avez le choix, que vous avez toujours le choix !

Et ce n’est pas juste l’esprit de la société de consommation et de l’obsolescence programmée, cela va au-delà.

Pourquoi tenter de faire marcher quelque chose ? Si ça ne marche pas, on jette.

Pourquoi chercher à comprendre ce qui ne va pas, à s’améliorer ou à changer ? On ne se donne pas le temps de l’expérimentation, de l’essai, de la correction, de l’amélioration, de l’adaptation. Si ça ne convient pas, on jette et on remplace.

Pourquoi se donner la peine d’essayer de surmonter les difficultés ? On n’a qu’à tout jeter et aller voir ailleurs.

Pourquoi écouter ? Pourquoi réfléchir ? Pourquoi se donner la peine d’essayer, pourquoi persévérer ? On jette et on passe à autre chose.

Pourquoi tolérer ? Pourquoi admettre ? Pourquoi écouter ? On s’en fout, on zappe, et on va essayer de trouver un truc qui plaise mieux.

Nous sommes ainsi à l’antithèse de ce qui est, pour moi, l’un des plus beaux slogans du XXème siècle : « We Shall Overcome « . C’est parfois traduit par « Nous vaincrons », mais je préfère le traduire par « Nous surmonterons » ou « Nous dépasserons ». C’était le slogan des mouvements pour les droits civiques dans les années 1960s aux Etats-Unis, repris par le président Johnson lui-même, devant le Congrès, le 15 mars 1965 :

This great, rich, restless country can offer opportunity and education and hope to all: black and white, North and South, sharecropper and city dweller. These are the enemies: poverty, ignorance, disease. They are the enemies and not our fellow man, not our neighbor. And these enemies too, poverty, disease and ignorance, we shall overcome.

Nous cherchons de moins en moins à surmonter, nous nous contentons de jeter.

La société du jetable est une société du fatalisme et du rejet.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Jeter sans chercher à surmonter

  1. Lisande dit :

    Moi qui suit en Histoire, on me reproche souvent de « tout vouloir garder », dans ma personnalité, mes possessions, etc. Pourtant, je suis plutôt stoïcienne à l’origine: on doit se résigner à faire de son mieux avec ce que l’on a, son corps, son esprit, son compte en banque plutôt que de jeter et abandonner. Pour moi la résignation stoïcienne, ce n’est pas l’abandon, c’est le juste milieu entre l’abandon et le changement. Mes ambitions me donnent une vision de moi de « parvenue » en puissance…

    • Je pense qu’il vaut mieux avoir trop d’ambitions que pas assez. Surtout les ambitions intellectuelles. Surtout quand on est jeune.
      Je pense qu’il faut toujours regarder vers le haut. Vu tout ce qui nous tire vers le bas, vus tous les poids qui nous tirent vers le bas, et qu’on ne peut pas jeter.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s