Le gouvernement des USA a accès aux données des GAFA, quelle surprise !

L’affaire Snowden (« Le FBI, la NSA et la CIA peuvent obtenir tout ce qu’ils veulent [des géants du numérique] ») est l’occasion de redécouvrir les liens entre le gouvernement fédéral des Etats-Unis d’Amérique et les multinationales basées aux Etats-Unis d’Amérique. En d’autres temps, on aurait dit : les liens entre le big government et le big business.

Ces deux mondes sont régulièrement présentés comme indépendants, séparés, voire opposés et hostiles.

C’est un mythe.

Ce mythe a la vie dure. Ce mythe est régulièrement renouvelé, notamment par les générations successives de politiciens républicains proclamant qu’ils détestent l’Etat dont ils briguent la charge. Ce mythe se prête à toutes sortes de comédies, de mises en scène hollywoodiennes — l’expert en la matière étant lui-même issu d’Hollywood, un dénommé Ronald Reagan. Ce mythe abuse facilement les jeunes et les gogos — je le sais, j’ai été dans ces deux catégories, je ne suis sûr d’être sorti que de la première.

Typiquement, suite à l’affaire Snowden, considérant que Washington et la Silicon Valley sont deux univers opposés, certains sont même allés jusqu’à mettre le gouvernement Obama en accusation, sous le titre : Did Obama Just Destroy the U.S. Internet Industry?

Is it worthwhile to impair the extraordinary financial and commercial success of these great flagships for the American economy?

En ce qui me concerne, je n’ai pas été surpris par le fond des révélations d’Edward Snowden. Je n’ai jamais eu aucun doute que les « géants du numérique », les GAFAs (Google Apple Facebook Amazon) et les plus petits poissons, collaborent pleinement avec le gouvernement fédéral des USA. Je suis épaté qu’il y ait des gens pour s’en étonner.

Je suis surpris par les surpris.

Considérons quelques importantes personnes de l’univers des « géants du numérique ».

Mark Zuckerberg, né en 1984, est surtout connu par le film de David Fincher, « The Social Network », sorti à l’automne 2010. Sauf erreur, ce film n’évoque pas le gouvernement fédéral, même si on y aperçoit fugitivement deux hommes d’Etat — Lawrence Summers et Albert Grimaldi. En revanche, je me rappelle l’article de Time Magazine justifiant, en décembre 2010, son choix de Mark Zuckerberg comme « Person of the Year ». Il est probable que, Time restant l’un des magazines les plus lus au monde, cet article est l’article sérieux le mieux diffusé jamais écrit sur Mark Zuckerberg. Cet article raconte :

The door opened, and a distinguished-looking gray-haired man burst in — it’s the only way to describe his entrance — trailed by a couple of deputies. He was both the oldest person in the room by 20 years and the only one wearing a suit. He was in the building, he explained with the delighted air of a man about to secure ironclad bragging rights forever, and he just had to stop in and introduce himself to Zuckerberg: Robert Mueller, director of the FBI, pleased to meet you.

L’article n’en dit pas plus sur Mueller. Y-a-t-il eu des gens pour croire qu’il venait prendre le thé ou demander un autographe ?

Sheryl Sandberg, née en 1969, est, derrière la façade de Mark Zuckerberg, la personne qui fait tourner la boutique Facebook. Entre autres éléments de son parcours : ancienne directrice de cabinet de Lawrence Summers, ministre des Finances du président Bill Clinton à la fin des années 1990s. Ambitieuse. Ira loin. Pourrait être ministre de la présidente Hillary Rodham Clinton dans 3 ans. Est déjà présidentiable, comme l’a évoqué The Economist dans un article sur son livre simili-féministe « Lean In » :

“Lean In” brings to mind another book, “Dreams from My Father”, written in 1995 by an ambitious man who was about to run for the state senate in Illinois, and would later become president.

Et il y a des gens pour être surpris que Facebook et le gouvernement fédéral collaborent ?

Jared Cohen, né en 1981, est « Director of Google Ideas ». Il commence à acquérir une certaine notoriété comme co-auteur officiel avec Eric Schmidt du livre-étendard de Google : The New Digital Age: Re-shaping the Future of People, Nations and Business. Ancien conseiller de deux ministres des Affaires Etrangères (Secretary of State), Condoleezza Rice et Hillary Rodham Clinton. Ira loin, forcément loin. Chez Google. Ou au département d’Etat. Dans le privé. Ou dans le public. Sous une présidence Rice. Ou sous une présidence Clinton. Et vice versa.

Ce livre-étendard, « The New Digital Age » — dans ma liste de livres-que-je-lirai-si-j-avais-le-temps — a fait l’objet de toutes sortes de revues. Voici trois pistes :

a) Une interview des auteurs par Steven Levy, publiée par Wired le 26 avril 2013, où Cohen avoue n’avoir jamais vu « Dr. Strangelove », et Schmidt l’adapte au fantasme contemporain — et bien plus politique que technologique ou commercial — de la cyber-attaque :

Let’s imagine that we have a rogue commander in China who manages to discover that they can turn off the electric power grid to the U.S. Southwest. Without bothering to get permission from his superiors, because he believes in his own essences or he’s just crazy, he actually does the attack. The Chinese premier calls up the president and says, « Sorry, we were just kidding, we apologize. » What would America do?

b) Un commentaire signé par Frédéric Martel, publié sur le Slate français le 9 mai 2013, plutôt modéré, subtilement sarcastique, qui conclut par le résumé suivant :

Fort heureusement, Leviathan – qu’on l’appelle Google ou Internet, ils sont ici interchangeables -, est du côté du Bien. L’idée de progrès peut poursuivre sa route. Les vilains du livre menaceront, certes. Mais Leviathan saura corriger ses erreurs. Le Nouvel âge numérique sera globalement positif. Jusqu’au bout, le livre a les stigmates et l’optimisme de l’Amérique. Jusqu’à son happy end.

c) Une critique cinglante signée par Julian Assange (le pariah de Wikileaks), publiée le 1er juin 2013 par le New York Times, sous un titre renvoyant directement à l’oeuvre d’Hannah Arendt sur les totalitarismes : The Banality of ‘Don’t Be Evil’. Un texte à lire très attentivement, et qui note notamment :

« The New Digital Age » is, beyond anything else, an attempt by Google to position itself as America’s geopolitical visionary — the one company that can answer the question « Where should America go? » It is not surprising that a respectable cast of the world’s most famous warmongers has been trotted out to give its stamp of approval to this enticement to Western soft power. The acknowledgments give pride of place to Henry Kissinger, who along with Tony Blair and the former C.I.A. director Michael Hayden provided advance praise for the book.

Bref, ces trois personnes et ces trois textes suffiront pour aujourd’hui. Did you really think Google was on your side?

Bref, il n’y a besoin d’aucune théorie du complot, d’aucune obsession de la conspiration, pour juste constater que les multinationales du numérique d’origine étasunienne, comme les autres multinationales d’origine étasunienne, convergent globalement avec le gouvernement fédéral étasunien, au-delà de vicissitudes ponctuelles. Comme il y a depuis les années 1940s un complexe militaro-industriel très fameusement identifié par Eisenhower, il y a un « data-intelligence complex » — un complexe informatico-gouvernemental » dirait-on en français ?

Julian Assange cite cette phrase de Schmidt et Cohen :

What Lockheed Martin was to the 20th century, technology and cybersecurity companies will be to the 21st.

C’est l’occasion de rappeler le classique :

What’s good for General Motors is good for the United States.

La formulation originale est en fait inversée :

(…) for years I thought what was good for our country was good for General Motors, and vice versa.

L’auteur est Charles Erwin Wilson, qui fut directeur-général (CEO) de General Motors avant de devenir le ministre de la Défense (Secretary of Defense) de Dwight Eisenhower. Trajectoire répétée ensuite par Robert S. McNamara. Puis poussée à son zénith par Donald Rumsfeld, ministre de la Défense de Gerald Ford, puis président et directeur-général de grosses firmes privées, puis ministre de la Défense de George W. Bush. Big business, big governement, and vice versa.

Cette convergence n’empêche pas des dissensions ou des rivalités, le choc des ambitions personnelles, les conflits d’intérêts ou de générations, toutes sortes de tensions, des paradoxes apparents — typiquement, à ce stade, les GAFAs donnent donc accès aux données des gens, mais refusent de payer des impôts. Il y a quand même convergence.  Ils sont dans le même bateau. Les USA ont besoin des GAFAs. Et vice versa.

J’irai même jusqu’à dire que c’est une donnée naturelle de toute grande puissance, passée, présente et future. J’y reviendrai peut-être.

Bonne journée.

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