Je ne comprends pas ! Et pourtant …

Comprendre est une de mes obsessions.

Un de mes cris de désespoir les plus perçants, c’est « je comprends pas ». Ou « je voudrais comprendre ! ». Comme dans le refrain d’une vieille chanson de Michel Berger :

Tout ce qu’elle demande
C’est de pouvoir comprendre
Ce qu’elle fait là
Mademoiselle Chang

Je déteste ne pas comprendre, passer à côté, devoir me contenter d’une réponse toute faite ou d’une non-réponse, n’avoir pas d’explication, ne pas voir de sens, deviner qu’il y a une logique qui m’échappe. Quand je ne comprends pas, quand j’ai l’impression de ne pas comprendre, je me sens perdu, je me sens tomber. « Je ne comprends pas » est une phrase qui ne rend viscéralement malheureux. I was born this way.

Et pourtant, l’expérience montre que ce n’est pas si grave de ne pas comprendre.

Le monde est construit pour être accessible, dans une large mesure, aux « mal-comprenants ». Par-dessus le marché, une des dérives effrayantes du monde récent est l’incitation permanente à ne pas penser, mais ce n’est, je l’espère, qu’une dérive temporaire. En tout état de cause, les choses fonctionnent tant bien que mal sans être comprises.

Il y a même paradoxalement beaucoup de choses que, non seulement il n’y a pas besoin de comprendre pour pouvoir s’en servir, mais il vaut mieux ne pas les comprendre pour bien les utiliser.

Mon exemple préféré est la conduite automobile. C’est un apprentissage qui a été difficile pour moi — sans parler de l’examen du permis de conduire –, parce que j’essayais de trop comprendre, j’essayais de réfléchir, de penser, d’analyser. Quand on conduit, on n’a pas le temps. Il faut juste savoir se servir de la chose, connaître les règles, bien regarder et écouter autour de soi, et avoir acquis quelques réflexes. Non, ça ne sert à rien de savoir comment marche une voiture pour pouvoir la conduire !

Dans mon cas, il a fallu trois tentatives pour que je passe mon permis de conduire — et quelques années de pratique pour que je devienne à l’aise avec ces trucs. L’une des personnes les plus diplômées et intellectuelles que je connaisse a échoué à cet examen au moins cinq fois — je ne sais même pas si elle a eu son permis, finalement.

Toutes les situations nécessitant des réflexes peuvent me mettre mal à l’aise. C’est pour cela qu’à quelques exceptions près, les jeux vidéo ne m’ont jamais intéressé — et les exceptions ne sont pas en temps réel, à commencer par Civilization.

Mon service militaire m’a appris peu de choses, mais il m’a fait comprendre un peu plus la nécessité de réflexes, de réflexes conditionnés, notamment pour survivre quand on n’a pas le temps de penser, mais aussi dans d’autres circonstances. En fait, quoi qu’on en pense, qu’on le veuille ou non, la plupart de nos actions ne sont pas pensées, ne sont pas réfléchies, ne sont pas construites — elles sont des réflexes, des automatismes, des intuitions.

Je n’aime pas cette idée, que nous pensons avec nos tripes, que nous raisonnons avec nos instincts, et pourtant c’est en grande partie vrai. Je n’aime pas les expressions américaines telles que « What’s your gut feeling? » ou « Tell me what you think, straight from the gut », et pourtant c’est comme ça que ça se passe, la plupart du temps.

Je me souviens d’un vieil article, caricatural mais édifiant, de The Economist, en 2002, comparant deux « styles de management », celui de Jack Welch (ex-patron de GE), instinctif, brutal, vif, et celui de Henning Kagermann (patron de SAP), cérébral, réflechi, posé :

If Jack Welch’s management memoir is called “Straight from the Gut”, Mr Kagermann’s would be entitled “From the Back of the Brain”.

Je me méfie des impulsifs, des instinctifs, ou prétendus tels … Et pourtant, ils ont souvent raison, ils sont en général mieux adaptés que les cérébraux, et ils ne font globalement pas plus ou moins d’erreurs.

Il n’y a pas toujours besoin de mettre en phrases pour comprendre, même si c’est ma définition de comprendre. Il n’y a pas toujours besoin de réfléchir, penser, trouver des mots, articuler des phrases, construire un raisonnement.

D’ailleurs, mettre en phrases, n’est-ce pas aussi s’appuyer sur des réflexes ?

On n’a pas besoin de comprendre une langue pour la parler. Un peu pour l’écrire, mais pour la lire ou la parler, est-il nécessaire de s’encombrer de grammaire et de conjugaison ?

Considérons la langue allemande. Elle m’a toujours fasciné, je l’ai apprise au collège et au lycée, je l’ai un peu pratiquée, mais je n’ai jamais réussi à me l’approprier. Probablement parce que j’ai trop essayé de la comprendre, et pas assez de l’utiliser. Je traînerai toute ma vie un grand regret, ne pas vraiment parler allemand, comme mon grand-père.

J’ai notamment toujours été intimidé par les cas, les genres, et tous les suffixes qui vont avec. Der, die, das, die. Nominatif, accusatif, génitif, datif. Les pronoms qui vont avec le génitif, ceux avec le datif. Sein, seinen, seines, seinem, seiner, et ainsi de suite. Ça s’apprend, mais il ne faut pas chercher à comprendre. J’ai toujours cherché à comprendre, je n’ai jamais assez appris. Je n’ai jamais réussi à faire passer ces connaissances en réflexes. Straight from the gut!

Et pourtant quelques dizaines de millions de personnes ont ces réflexes — la plupart parce que l’allemand est leur langue maternelle, mais pas toutes. Et il existe des langues encore plus sophistiquées et intimidantes que l’allemand. Et pourtant, elles sont parlées !

La seule bonne méthode que j’ai observée pour parler une langue étrangère, c’est de se jeter à l’eau. Surtout ne pas chercher la perfection, oublier les règles de grammaire, les règles de conjugaison, les règles de style, oublier les règles compliquées, oublier le vocabulaire avancé. Ne pas chercher à passer pour un Muttersprachler (ou native speaker). Prendre le risque de massacrer la grammaire, prendre le risque de petites incompréhensions, tant pis, juste essayer de passer un message, de « faire du sens ». Sein, seinen, seines, seimem ou seiner ? On s’en fout, on n’a pas le temps de réfléchir, on ne sait pas, eh bien tant pis, on en prend un au hasard, le plus simple sera le mieux, ça sera probablement pas correct, ça paraîtra peut-être du charabia, oui mais il y aura un message. Evidemment, cela nécessite un certain de degré de confiance en soi.

La seule bonne méthode, c’est de se jeter à l’eau — mais il est vrai que l’eau froide du Standarddeutsch est moins engageante que l’eau tiède du globish (alias le cool, fun, corporate, basic English).

Bref, une déclinaison d’un des grands théorèmes de Michel Audiard (voir Wikiquote pour la formulation exacte) :

Deux intellectuels assis iront moins loin qu’un con qui marche.

Bref, ma définition de comprendre a longtemps été trop intellectuelle, trop restrictive. Trop attachée au langage, plus précisément à la langue. J’ai longtemps détesté des concepts tels que « L’intelligence du cœur », « Le langage des émotions ». Sans parler de l’inconscient et des réflexes. J’ai nié tout cela, j’ai voulu refouler tout cela, arrière l’irrationnel, dehors le côté obscur. C’était idiot.

J’ai fait des progrès, mais je reste terrifié par les situations fonctionnant sans phrases, sans le langage. Où on ne peut pas, littéralement, se parler, s’expliquer, argumenter, se faire comprendre.

Je reste effrayé par ce que je comprends pas. Et pourtant, je vis avec toutes sortes de choses que je ne comprends pas. Et, l’âge aidant, il est probable que cela va s’aggraver. Et pourtant, il faudra bien vivre avec.

On n’a pas besoin de se comprendre pour vivre ensemble — que ce soit au niveau de la société, dans le cadre d’une entreprise, ou même au sein d’une famille.

J’ai vu passer récemment sur Twitter cette phrase attribuée à Ludwig Wittgenstein :

Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.

Le monde ne m’appartient pas. Si comprendre c’est prendre, alors il est clair que je ne peux pas tout prendre. Et pourtant, le monde tourne — E pur si muove !

Bonne journée,

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