Pistes de lecture – Le mythe de la compétitivité

Le mot « compétitivité » connait un fabuleux destin.

Je ne me rappelle plus l’auteur de cette phrase, l’une de mes préférées :

Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens.

Le mot « compétitivité » fait six syllabes, en français, en anglais et en allemand, il fait sérieux, et cependant il donne l’impression d’être facilement compréhensible. La compétitivité, c’est être compétitif. C’est simple, non ? C’est du bon sens ! C’est comme dans le sport de haut niveau, faut être compétitif si on veut gagner ! C’est évident ! C’est très simple !

Non, je ne pense pas que ce soit simple. C’est pour cela que je me méfie de ce mot. Je ne suis pas un économiste, mais je sais que, en économie — peut-on dire, la science économique ? — la notion de compétitivité est ambiguë, multi-factorielle, multi-dimensionnelle. Elle recouvre des domaines d’études riches en paradoxes et faux-semblants. Sa mesure est très délicate. Sa compréhension est fragile. Bref, c’est compliqué.

Ce qui est compliqué est inutilisable, ce qui est simple est faux. Depuis quelques années, les maîtres du continent européen, à commencer par l’homme le plus dangereux d’Europe, n’ont plus que le mot « compétitivité » à la bouche, non plus en tant que concept économique compliqué et délicat, mais en tant que slogan simpliste et brutal. Pour justifier des politiques brutales.

Pour justifier le mépris envers des millions de gens, voire des peuples entiers ! Le doigt accusateur pointé, la règle levée pour frapper le mauvais élève : « Vous n’êtes pas compétitifs ! Vous devez devenir compétitifs ! Sinon, vous êtes inutiles ! » Et à côté du bâton, la carotte : « Soyez compétitifs, acceptez de baisser vos salaires, de renoncer à vos droits, laissez-vous faire, laissez-nous faire, et vous verrez, tout ira mieux. »

Et je passe sur la déclinaison en « choc de compétitivité », alliance avec le mot également redoutable de « choc »

Le mot « compétitivité » ne figurait pas dans les traités européens, consolidés dans le traité de Lisbonne en 2008. Je ne crois pas qu’il n’ait jamais figuré dans aucun grand texte juridique, Constitution, Traité International… je ne suis pas juriste, je peux me tromper, j’ai juste vérifié la Charte des Nations Unies et la Constitution de la République Française.

Le mot « compétitivité » apparaît cinq fois dans le traité négocié à l’automne 2011 sous la direction d’Angela Merkel, officiellement appelé TSCG (Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance au sein de l’Union Economique et Monétaire), couramment nommé « Pacte Budgétaire » — mais à ne pas confondre avec un plus discret « Pacte de Compétitivité » concocté au printemps 2011.Voir notamment l’article 9 du TSCG :

Sur la base de la coordination des politiques économiques définie dans le traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, les parties contractantes s’engagent à oeuvrer conjointement à une politique économique qui favorise le bon fonctionnement de l’Union économique et monétaire et qui promeut la croissance économique grâce au renforcement de la convergence et de la compétitivité. À cette fin, les parties contractantes entreprennent les actions et adoptent les mesures nécessaires dans tous les domaines essentiels au bon fonctionnement de la zone euro, en vue de réaliser les objectifs que constituent le renforcement de la compétitivité, la promotion de l’emploi, une meilleure contribution à la soutenabilité des finances publiques et un renforcement de la stabilité financière.

Certes je ne nie pas l’existence de la notion de compétitivité, et notamment de compétitivité économique. Mais mettre ce mot dans un traité international essentiel ? En faire un slogan politique ? En faire la justification de malheurs délibérément assénés à des nations entières ?

Quelques pistes de lecture sur ce mot devenu mythe, totem, carotte, bâton, et bien d’autres choses encore.

Ce mot qui est l’un des plus emblématiques de notre époque.

* * *

Samuel Brittan, dans The Financial Times, le 13 juin 2013, sous le titre « Politicians should stop their talk of competitiveness »

But does it matter which word we use, especially as the language of competitiveness comes more naturally to harassed business executives? It does. Competitiveness is relative. All countries can improve their performance but they cannot all improve their competitiveness. Emiel van Lennep, a former secretary-general of the OECD, the Paris-based think-tank, once asked: « Against whom should the OECD as a whole be more competitive? Against the developing countries? Against the moon? »

(…) The reason why I feel strongly on the matter is that competitiveness language makes world trade – and with it much of economic and even foreign policy – a zero-sum game in which my gain is your loss. Talk of « performance », on the other hand, suggests that it can be a game from which all can benefit.

  • Jeu à somme nulle. Guerre de tous contre tous. Le discours sur la compétitivité me parait parfois à la limite du bellicisme. Il faut battre la concurrence. Il faut écraser son voisin. Etc.

Paul Jorion, dans Le Monde, le 13 mai 2013, sous le titre « Aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh : le scénario du pire », et sur son blog sous le titre « Le moins-disant salarial en accusation »

Parler de « réformes structurelles de compétitivité » c’est accepter le principe d’un moins-disant salarial au plan international : c’est admettre qu’il existe un pays où le niveau du salaire de subsistance est le plus bas, et que ce salaire de subsistance du travailleur le plus misérable de la planète doit jouer le rôle d’un « attracteur » pour l’ensemble des salaires à la surface du globe.

Le salaire moyen au Bangladesh étant aujourd’hui cinq fois plus faible qu’en Chine, j’ai choisi de traduire dans mes conférences l’expression obscure « réformes structurelles de compétitivité » par « aligner les salaires français sur ceux du Bangladesh », une phrase dont la signification est identique mais présente l’avantage d’être comprise aisément par tous mes auditeurs.

(…) Le moins-disant salarial des « réformes structurelles de compétitivité » relève de la même logique exactement que le moins-disant fiscal : il s’agit là aussi, par la baisse des salaires, de maximiser la part de la richesse créée qui passera en dividendes et en bonus extravagants que les dirigeants des plus grosses entreprises s’octroient à eux-mêmes.

  •  Sans commentaires.

Sophie Péters, dans La Tribune, le 5 avril 2013, sous le titre « Notre société fabrique de plus en plus d’imposteurs »

A l’heure où les carrières ne se font plus que par le biais des réseaux sociaux, où l’entreprise évalue le mérite de ses managers à leur cote interne, où l’information n’a de poids que par le buzz qu’elle produit, il convient de s’interroger sur ce phénomène d’imposture qui tend à devenir plus collectif qu’individuel. Sous couvert de discours sur le pragmatisme, de compétitivité nationale, d’utilitarisme social, on promeut sans conscience des techniques et des schémas de comportement voire même des pédagogies qui incitent les sujets à se vendre dans tous les domaines de l’existence. Les techniques de ventes ont envahies la sphère relationnelle, privée comme publique, respectant des formes et des normes, b.a ba de tout imposteur. Le conformisme règne en maître à tous les étages.

  •  La guerre de tous contre tous. L’empire du faux.

Jean-Claude Guillebaud, dans « Sud-Ouest », le 16 décembre 2012

Les tenants du néolibéralisme nous répètent aujourd’hui que les souffrances sociales sont le prix à payer pour atteindre l’équilibre des comptes publics et la compétitivité, c’est-à-dire le bonheur. Sous ce déguisement se cache bien le même slogan menteur de l' »avenir radieux » du communisme stalinien.

  • Le mythique mineur Alekseï Stakhanov était compétitif ! Mais ce n’était que de la propagande …

Dans Die Tageszeitung (Berlin), traduit par Der Spiegel (Hambourg), le 16 mai 2013

Driven by their fetish of ‘competitiveness,’ a part of the European Commission and German Chancellor Angela Merkel … are trying to better position Europe globally by way of reducing hard-fought employee rights and social standards in all countries. Cuts in unemployment benefits, reductions in worker protections, lower pensions, expansions to limited work contractions … and weakening the unions: Those are just some of the ideas that are on the table. European Union countries are to pledge to reform their social and labor systems so that they conform to the market.

(…) But if the neo-liberal and post-democratic restructuring of Europe is to be stopped, only frontal opposition will prove effective. The existence of Europe is at stake.

Bonne nuit.

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