Eloge du détachement

Billet écrit en temps contraint

Plus je vieillis, plus je me dis qu’il est essentiel de savoir lâcher prise.

Savoir laisser tomber, savoir laisser les choses aller, savoir laisser les choses couler. Savoir reconnaître ce qui n’est pas moi, ce qui n’est pas à moi, ce sur quoi je n’ai aucune prise. Le reconnaître, l’accepter, le laisser aller. Live and let live. Live and let die.

En un mot : se détacher.

Je sais bien que je n’y arriverai jamais — en tout cas, jamais complètement. Il faut essayer, quand même. Ne jamais l’oublier.

L’expérience professionnelle en général, et l’expérience plus particulière du harcèlement moral, m’ont bien montré que dans le monde du travail contemporain, les plus vulnérables sont les plus investis. Les plus impliqués, les plus passionnés, les plus acharnés. Ils sont les plus vulnérables justement parce qu’ils sont les plus investis. Ce sont eux qui peuvent souffrir le plus. Ce sont eux qu’ils peuvent le plus facilement briser.

Ce sont les gens attachés qui courent les plus grands risques. Et ceux qui arrivent à se détacher, même si ça semble et c’est moche, bête et lâche, courent moins de risques. Voir cette phrase culte de Wally, le sympathique collègue chauve de Dilbert, en date du 25 décembre 1997 :

They can’t break you if you don’t have a spine.

Car le monde du travail est cruel. De plus en plus. Le monde du travail est livré à toutes sortes de prédateurs. L’individu y est vulnérable. Se détacher est une manière de se protéger. Ça ne marche pas à tous les coups, mais ça aide.

Se détacher, c’est aussi laisser tomber les impératifs de cohérence, de continuité, de transparence, d’unicité de la personnalité. Il faut assumer ses incohérences, ses zones d’ombre, ses ambiguïtés, ses silences. Il faut avoir le droit de changer d’avis, ou d’avoir plusieurs avis en même temps, d’être plusieurs choses apparemment contradictoires en même temps.

Je l’ai déjà dit, et redit, je hais profondément cette phrase de Mark Zuckerberg, datée de 2010 :

Having two identities for yourself is an example of a lack of integrity.

Se détacher, c’est justement pouvoir avoir toutes sortes de bribes d’identité, relatives et pas forcément permanentes, et potentiellement incohérentes.

Je hais à peu près autant cette phrase d’Eric Schmidt, datée du 9 décembre 2009 :

If you have something that you don’t want anyone to know, maybe you shouldn’t be doing it in the first place.

Se détacher, c’est ne pas être attaché à ce qui sera vu, pas vu, traçable, pas traçable. Se détacher c’est pouvoir être à l’abri de tout regard.

Je sais que tout cela est très difficile.

Je traverse régulièrement des périodes où je ne veux plus être moi, où je ne veux plus être tel ou tel aspect de moi-même, où je ne veux plus être prisonnier de ce qui est supposé être moi-même. J’ai la faiblesse de penser que cela arrive à tout le monde.

Je ne suis pas l’image que mes collègues actuels ont de moi, mon allure, ma figure, mes vêtements, mes chaussures. Je ne suis pas mon job. Je ne suis pas le souvenir qu’ont gardé de moi des collègues passés, ou l’image que donnent de moi telle ou telle évaluation annuelle passée.

Je ne suis pas ma voiture. Je ne suis pas un automobiliste.

Je ne suis pas tout ce que j’ai l’air d’être.

Je ne suis pas tout ce qu’on croit que je suis, et qui m’échappe. Je ne suis pas ce que les circonstances ont fabriqué de moi.

Je ne suis pas … Tout ça est dans Fight Club, ça remonte à 1999. Au moins.

You are not your job. You’re not how much money you have in the bank. You’re not the car you drive. You’re not the contents of your wallet. You’re not your fucking khakis. You’re the all-singing, all-dancing crap of the world.

You are not special. You are not a beautiful or unique snowflake. You’re the same decaying organic matter as everything else.

Je ne suis pas tout cela, plus précisément je ne suis pas que tout cela, je suis tout cela et autre chose.

Je ne peux pas nier ce que je suis, je ne peux pas fuir ce que je suis, mais je peux m’en détacher. Je dois pouvoir m’en détacher, pour pouvoir me rattacher à autre chose.

Fight Club, c’était en novembre 1999. Je ne pense pas que la société de consommation individualiste forcenée se soit calmée depuis. 1999, c’était avant les smartphones, les réseaux sociaux, et autres outils de narcissisme assisté par ordinateur, qui n’ont qu’aggravé les choses, je le crains.

2000 – 2013, même sans gadgets narcissiques supplémentaires, ça fait treize années de télévision en plus pour des milliards d’individus, treize années de plus de propagande consumériste, vous devez avoir ceci parce what else?, vous devez être cela parce que vous le valez bien. Treize années de gavage des temps de cerveau disponible, année après année, et c’est pas fini. Non, je ne crois pas que la société de consommation ait reculé.

La société de consommation tente de nous attacher, de nous coller, de nous enchaîner aux objets, aux services, aux produits, aux artifices, aux frustrations et aux pulsions. Et elle y arrive très bien. Et il n’y a pas qu’elle.

La société de consommation, individualiste, égoïste, narcissique et ingrate, prétend qu’elle libère, alors qu’en fait elle asservit, elle emprisonne, elle attache.

Il faut savoir se détacher. D’elle et du reste.

C’est important. C’est difficile.

Il faut savoir se détacher de ce qui ne doit pas être important, pour mieux pouvoir tenir ce qui l’est.

Car j’écrirai un autre jour un éloge des liens. Moi aussi, je crois aux forces de l’esprit.

Bonne nuit.

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